CHRONIQUE

L’école privée aide-t-elle le Québec ?

Le Québec bénéficie-t-il de son réseau d’écoles privées secondaires plus développé qu’ailleurs au Canada ? Ou, au contraire, en souffre-t-il ?

Le débat fait rage depuis des années au Québec – et ailleurs dans le monde – sans qu’aucune réponse limpide ait été trouvée. En d’autres termes, nos ados ont-ils de meilleurs résultats, globalement, avec les deux réseaux public et privé en parallèle, ou, au contraire, réussiraient-ils mieux si tous allaient dans un même réseau homogène public ?

Rappelons les chiffres : au Québec, environ 22 % des ados fréquentent le privé au secondaire, trois fois plus qu’ailleurs au Canada. En Ontario, cette proportion n’est que de 3 %. L’écart s’explique parce que le Québec subventionne fortement le privé, un financement dont le principe a été maintenu par tous les gouvernements depuis les réformes des années 60.

Dans une récente étude, l’économiste Pierre Lefebvre, de l’UQAM, tente d’éclaircir le débat en utilisant les fameux résultats de PISA depuis l’an 2000, soit le Programme international pour le suivi des acquis.

Ce programme, rappelons-le, compare les résultats des élèves de 15 ans de partout dans le monde à des tests de mathématiques, de lecture et de sciences. De plus, PISA pose des questions aux répondants sur leur profil socioéconomique.

En math, les ados du Québec se classent parmi les meilleurs au monde depuis plusieurs années et Pierre Lefebvre croit que la présence accrue du privé y est pour quelque chose.

Pour tenter d’y voir clair, l’économiste a comparé les résultats des ados au privé et au public en fonction de certains indicateurs socioéconomiques. Un enfant avec les mêmes caractéristiques socioéconomiques obtient-il de meilleurs résultats au privé ? Et globalement, cet effet du privé rehausse-t-il les notes moyennes de l’ensemble des ados du Québec par rapport au reste du Canada ?

Voyons voir. Les deux variables les plus significatives sondées par PISA à cet égard sont l’indice du statut professionnel (ISP), d’une part, et le nombre de livres à la maison, d’autre part. L’ISP est le niveau d’emploi le plus élevé des parents, rapporté sur une échelle de 10 (1 correspondant aux travailleurs sans qualification et 10 aux travailleurs très qualifiés, comme les juges, les médecins, etc.).

Pierre Lefebvre a constaté que, de deux élèves dont les parents ont le même ISP ou le même nombre de livres à la maison, celui qui fréquente le privé obtient des résultats nettement meilleurs aux tests PISA, en moyenne.

Par exemple, aux tests PISA de mathématiques, ceux qui ont un ISP de 8 obtiennent une note de 543 (sur 650) au public, mais de 589 au privé. Les écarts entre le public et le privé par échelon d’ISP varient de 27 à 58.

Écart semblable entre le privé et le public lorsqu’on tient compte du nombre de livres à la maison. Les enfants de foyers où il y a plus de 200 livres obtiennent de meilleures notes aux tests de maths du PISA (605) que ceux qui vont au public (561).

Cet écart d’environ 40 points dans les notes entre le privé et le public est observé également dans les tests de lecture. Selon les analystes de PISA, un écart de 30-40 points équivaut à environ une année d’étude supplémentaire.

Fait étonnant : en maths, les élèves de 15 ans du public obtiennent une note aussi bonne que la moyenne des élèves du reste du Canada (531 contre 526). C’est donc dire que les ados québécois sont plus forts en maths qu’ailleurs, même en excluant les « bolles » du privé.

Pierre Lefebvre conclut qu’à « statut socioéconomique semblable, les élèves obtiennent de meilleurs résultats à l’école privée ». De plus, il estime que ce phénomène a globalement contribué à donner au Québec des élèves mieux formés.

Selon lui, cette différence peut s’expliquer par une série de facteurs mesurés lors des tests PISA. Trois ressortent du lot. Premièrement, il y a l’autonomie plus grande des écoles privées. Deuxièmement, les analystes notent le degré plus grand de responsabilité (et donc de reddition de comptes) du privé dans l’allocation des ressources (embauche et congédiement des profs, répartition des budgets, etc.). Troisièmement, il est question de l’impact du meilleur climat scolaire (moins de retards aux cours, plus grand respect des profs, moins d’intimidation, etc.).

Dans sa logique d’économiste, Pierre Lefebvre croit également que l’effet de la concurrence du privé force les écoles publiques à se surpasser, ce qui bénéficierait à tous.

Cela dit, l’étude ne mesure pas à proprement parler l’effet sur les résultats de la sélection des élèves dans certaines écoles. De plus, la forte croissance du privé au secondaire ces dernières années au Québec devrait avoir un impact sur les résultats moyens des élèves, ce que l’étude ne capte pas.

Enfin, on ne sait pas jusqu’à quel point la composition de plus en plus difficile des classes du public tire les résultats vers le bas et contrebalance négativement les effets du privé.

À cet égard, un comité d’experts concluait, en juin 2014, que la ségrégation des élèves en fonction de leurs aptitudes ou de leurs origines socioéconomiques est nuisible.

« De nombreux chercheurs arrivent à la conclusion qu’une plus grande mixité des élèves au regard de leur genre ainsi que de leur origine sociale et ethnique influence positivement la réussite de tous les élèves. Ainsi, les élèves qui sont plus à risque d’échouer pour des raisons liées à leur statut socioéconomique ou à leur origine ethnique bénéficient significativement de la présence d’élèves forts dans leur classe, alors que les élèves forts ne sont pas pénalisés par la composition hétérogène de leur classe. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.