Opinion Hassan Serraji

J’ai voté… et après ?

Le 1er octobre dernier, je suis allé voter le cœur serré. Comme à mon habitude, j’ai opté pour le parti qui n’a presque aucune chance d’accéder à la charge suprême.

Dans le gymnase de l’école où je me suis forcé d’accomplir mon devoir de citoyen, j’étais envahi par un sentiment d’impuissance frôlant le désespoir face à la déchéance programmée de notre modèle de démocratie libérale. La main hésitante, j’ai coché sur la case du candidat qui, s’il allait gagner par magie, se retrouverait dans « l’arrière-ban » de notre Assemblée nationale. Là où, à défaut de se morfondre seul avec son rêve d’un monde meilleur le long de son mandat, il sera réduit à prêcher dans le désert. 

Une fois mon devoir accompli, je me suis senti perdu dans la rue, au milieu des passants bravant le froid de cette matinée automnale. J’ai rasé les murs le restant de la journée, après avoir scruté le fond du gouffre depuis l’urne. Il m’a fallu presque une semaine pour achever mon acceptation de cette réalité. 

Ici, comme ailleurs, je ne me retrouve pas dans les partis politiques qui ont le plus de chance de gouverner. Et ce n’est pas pour sombrer dans le « tous pourris » ou l’une ou l’autre de ces théories du complot qui caricaturent nos démocraties libérales et réduisent leurs bienfaits à des « fake news ». 

Ce n’est pas non plus pour dénigrer les candidats qui s’impliquent en politique, car ils sont nombreux, tous partis confondus, qui briguent des mandats avec de bonnes intentions.

Mais si le doute a graduellement ébranlé ma foi en une solution par les urnes pour maintenir notre modèle de démocratie libérale, c’est parce que, élections après élections, je me suis rendu à l’évidence que, quel que soit le gouvernement élu dans une démocratie comme la nôtre, il aura de plus en plus de difficulté à maintenir un mode de vie au service de l’humain et de son environnement. 

Une économie où le bien-être ne se mesure plus que par des taux de chômage bas, mais par une mobilisation sans équivoque contre le réchauffement climatique et pour l’accès à tous à des salaires décents pour se payer un logement digne, une éducation de qualité, la culture sans se ruiner, la santé dans des délais raisonnables, les loisirs sans hypothéquer leurs fins de mois, et j’en passe. 

Ultrariches

Malheureusement, une fois au pouvoir, les défis qui attendent nos gouvernements sont de plus en plus herculéens, là où les riches sont outrageusement plus riches, les classes moyennes s’appauvrissent et les petites gens creusent leur déchéance au-delà du supportable pour la dignité humaine, et ce, au XXIe siècle. 

La marge de manœuvre des gouvernements occidentaux s’est réduite avec le temps comme peau de chagrin. Ils finissent presque tous par se rendre compte que, pour relever les défis d’un niveau de vie digne de notre siècle et de ses avancées, il faut, entre autres, tenir tête aux ultrariches et leurs lobbys. 

D’une part, depuis une trentaine d’années, l’Occident s’est laissé choir graduellement dans l’abîme d’une mondialisation injuste, alors qu’elle aurait pu être prometteuse pour tous, partout. 

À titre d’exemple, et non des moindres, ces dernières années, le Consortium international des journalistes d’investigation a déterré de nombreux scandales internationaux d’évasion fiscale : les LuxLeaks, les Panama Papers et les Paradise Papers. Mais après le concert des indignations, les chancelleries occidentales peinent encore à s’entendre sur les modalités pour enrayer ce mal qui consume un modèle de société juste, solidaire et équitable pour tous. 

Le même scénario s’applique dans le dossier de la taxe sur les transactions financières, une idée aussi juste que faisable, mais elle peine à aboutir depuis plus de 40 ans et prive ainsi les trésors publics d’entrées salvatrices d’argent. 

Hélas, depuis la fin du siècle dernier, ce genre de décisions échappe de plus en plus des mains des parlements élus démocratiquement. 

La globalisation s’est mue en bar ouvert aux riches, devenus outrageusement ultrariches grâce à la disposition de moyens illimités pour détourner les règles au détriment de gouvernements démocratiquement élus, mais impuissants dans les faits. 

On parle ici d’un système international fait d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent qui coûte cher aux États. Les journalistes du Consortium parlent de centaines de milliards perdus par les États à cause de l’évasion fiscale des entreprises et des grosses fortunes. Certaines études parlent même de dizaines de milliers de milliards qui continuent d’être dissimulés dans des paradis fiscaux impunément. 

D’autre part, l’Occident n’est plus la contrée la plus riche du monde et sa mainmise sur l’économie mondiale s’est effritée.

Les crises économiques et sociales qui le rongent s’expliquent aussi par le basculement de la richesse de l’ouest vers l’est et le sud de notre planète. 

Les nouveaux États les plus riches du monde, comme la Chine, les monarchies du Golfe ou la Russie, disposent de liquidités plus qu’ailleurs en Occident. Ces pays, qui sont tout sauf démocratiques, fervents défenseurs des libertés individuelles ou de la sauvegarde de notre environnement, influencent plus les décisions qui engagent notre planète à contresens de l’histoire. 

Prospérité, puis marche arrière

Les démocraties libérales comme la nôtre ont réussi le pari, depuis les deux guerres mondiales du siècle dernier, d’engager graduellement l’humanité dans sa plus longue période la moins violente et la plus prospère pour une grande partie des humains, grâce à la mise en place de mécanismes pour une meilleure solidarité entre les Terriens, au moyen d’un arsenal de règles, de lois et d’institutions nationales et internationales. 

Mais avec les crises financières et la grogne des populations occidentales, au lieu de se liguer pour remettre la mondialisation sur les rails d’une justice à la fois sociale, économique et environnementale, l’Occident semble entamer une marche en arrière pour détricoter ses acquis qui ont permis une percée historique vers un monde meilleur pour tous. 

Dans la foulée, après des années d’un long voyage de rapprochement entre des peuples aux cultures différentes, avec la dérive de la mondialisation, les murs semblent vouloir se redresser sur les frontières d’antan. Et la haine de l’autre se répand partout. 

Jusqu’à quand ?

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