projet d’art public sur le mont royal

Les concepteurs d’Escales découvertes accusent la Ville d’ingérence politique

L’achèvement d’un projet d’aménagement culturel sur la montagne, couronné d’un prestigieux prix international, est bloqué pour des raisons politiques par l’administration Plante, selon l’architecte paysagiste Peter Soland, de l’une des firmes qui a conçu l’œuvre.

Ce projet, appelé Escales découvertes, est constitué de cônes de granite et de haltes sur lesquelles sont inscrits des vers de poètes montréalais. Lors de la dernière campagne électorale, Projet Montréal en avait fait un enjeu politique contre l’administration Coderre. « Ce sont les souches de la honte », avait déclaré Valérie Plante, devant un cône de granite, en août 2017.

Maintenant au pouvoir, Projet Montréal invoque des « défis administratifs » pour expliquer le long retard dans la livraison de ce projet qui, malgré les critiques, a remporté, le 9 juin, le prix de la Society for Experiential Graphic Design à Minneapolis, à l’issue d’un concours regroupant 353 propositions en provenance de nombreux pays dans le monde.

« Il s’agit d’un projet d’une grande finesse qui s’intègre très bien à son environnement », a dit le jury.

Pour l’architecte paysagiste Peter Soland, « ce prix prouve qu’à l’extérieur du débat politique, le projet est très valable ». M. Soland est le fondateur de la firme québécoise civiliti, qui a conçu Escales découvertes avec Julie Margot design, à la demande du Service des grands parcs de Montréal.

Le projet, entièrement payé, mais à moitié installé, est bloqué par l’administration Plante, qui fait volontairement traîner les choses en longueur, croit M. Soland.

Les motivations politiques sont si évidentes que même la chargée de projet de la Ville, l’architecte paysagiste Claudia Villeneuve, en reconnaît l’existence.

Dans une lettre adressée aux poètes inquiets de voir leurs œuvres littéraires tomber dans l’oubli, elle a écrit : « Vous pouvez être certains que l’accomplissement de cette dernière phase du projet Escales découvertes fait bien partie de mes préoccupations actuelles et de celles de la direction du Service des grands parcs. »

« Toutefois, comme vous semblez l’avoir deviné, il y a un enjeu avec la nouvelle administration qui, comme vous le savez, s’est servie de ce projet en 2016-2017 pour discréditer l’administration qui était au pouvoir à ce moment. »

— Extrait de la lettre signée par Claudia Villeneuve, chargée de projet de la Ville de Montréal, qui s’adresse aux poètes du projet Escales découvertes

Escales découvertes est le fruit d’une collaboration entre la Ville, le ministère de la Culture, l’oratoire Saint-Joseph, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, l’Université de Montréal et Westmount. Son budget de 8,26 millions provient de la Ville de Montréal et du ministère de la Culture.

Le projet comprend une famille d’objets en granite et en bronze, tous élaborés par des designers : des cartes tridimensionnelles servant à orienter les gens, des indices en forme de cônes de granite tronqués et des haltes-belvédères, certaines ancrées au sol, d’autres installées sur une corniche. Les 10 haltes sont toutes ceinturées d’une bordure de granite sur laquelle est inscrit un poème, écrit spécifiquement par un auteur montréalais.

Tous les éléments du projet ont été élaborés, réalisés et installés, sauf ceux du cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Cela représente cinq des dix haltes et 25 % des cônes de granite. Le cimetière n’attend que le feu vert de la Ville pour procéder.

« L’installation des éléments d’Escales découvertes dans le cimetière a posé certains défis administratifs par le passé, ce qui a retardé leur installation. Avant que la Ville dépense des sommes pour poser les éléments dans le cimetière, il nous apparaît important d’évaluer la situation dans son ensemble et les prochaines étapes dans ce dossier, en collaboration avec le cimetière. C’est ce que nous faisons en ce moment », a fait savoir la Ville de Montréal par courriel.

Des « défis administratifs »

Mais ce que la Ville décrit comme des « défis administratifs » ne serait qu’une simple formalité, selon M. Soland. Il faut une entente entre le cimetière et la Ville pour que celle-ci transfère les fonds prévus pour l’installation. Les travaux doivent être exécutés par le cimetière parce que c’est une entreprise privée et syndiquée.

« Le cimetière a donné son accord. La chargée de projet à la Ville a fait ses devoirs. Mais la Ville n’a pas la volonté de compléter le projet. Ça traîne au bureau du contentieux depuis un an. »

— Peter Soland, architecte paysagiste et l’un des concepteurs du projet Escales découvertes

« On n’est pas en guerre avec Projet Montréal. On veut juste faire respecter notre travail. Ce projet a nécessité quatre-cinq ans de travail et la collaboration de dizaines de professionnels, d’artistes et d’artisans. »

M. Soland et Mme Villeneuve ne sont pas les seuls à être inquiets. Les cinq poètes dont les œuvres ne sont pas encore exposées se sentent aussi brimés par l’inaction de l’administration Plante.

« Il faut regarder ce projet au-delà des partisaneries municipales », affirme Chantal Neveu, dont l’œuvre littéraire est entreposée dans un stationnement du cimetière, tout comme celles de Paul Bélanger, Daniel Canty, Erín Moure et Pierre Nepveu.

Cette situation survient peu de temps après l’annulation par le Festival de jazz de Montréal du spectacle SLĀV de Robert Lepage, qui a soulevé beaucoup de questions sur la censure et la liberté d’expression artistique.

« La valorisation du mont Royal et de ses différents sommets – incluant le cimetière Notre-Dame-des-Neiges – est un engagement culturel au-delà de toute partisanerie politique, insiste Chantal Neveu. Avec notre montagne, il y va d’un projet patrimonial commun. D’autant que les deniers publics ont déjà été dépensés, que les œuvres sont réalisées et qu’il ne reste qu’à les installer à la faveur de déambulations contemplatives et respectueuses dans ce cimetière montréalais exceptionnel. »

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