Chronique

La hantise

Ouf ! C’est le mot qui m’est venu à l’esprit quand j’ai su que la police avait retrouvé Jade vivante, jeudi en début d’après-midi.

Patrick Maréchal, mon collègue de La Presse, et Claire Lecarpentier, sa femme, à qui j’avais parlé la veille, pouvaient recommencer à respirer normalement.

Impossible de ne pas penser que cette histoire aurait pu être la mienne, celle de ma voisine, de mon amie, de ma belle-sœur. Jade, une belle grande fille de 16 ans, intelligente, douce et sportive, n’a rien fait qui laissait penser qu’elle avait prévu de partir pour ne plus revenir, un beau dimanche de janvier.

Sa chambre était intacte. Laissée dans l’état où elle était une heure avant son départ, dimanche après-midi. Sa mère, qui en avait fait l’inventaire lundi, après avoir alerté la police, n’avait rien remarqué d’anormal. Jade était simplement partie, prétendument chez une amie où elle avait dit à ses parents qu’elle passerait la nuit.

Parfois, on pense faire ce qu’il faut comme parent, mais on se trompe. La communication qu’on croyait bonne est rompue. Jade, a appris Claire Lecarpentier, avait un compte Facebook secret où elle entretenait des relations avec de « mauvais » amis. Elle qui croyait connaître la vie de sa fille a découvert qu’il n’en était rien. À sa place, j’aurais aussi été angoissée et morte d’inquiétude à l’idée que je n’allais peut-être plus la revoir ou qu’elle allait se droguer et se prostituer.

Car c’est bien de ça qu’il s’agit. Jade, qui avait été vue dimanche soir dans un hôtel de l’ouest de la ville, a été droguée avec trois autres filles. Quelles étaient les intentions de ses supposés amis qui avaient loué trois chambres dans cet hôtel ? Je n’ose y penser.

On met au monde des enfants qu’on aime, qu’on voit grandir avec fierté et dont on prend soin du mieux qu’on peut. Des enfants pour lesquels on rêve d’un monde sans violence et sans embûches. Et puis il arrive qu’on les perde de vue. Sans que l’on comprenne pourquoi ni comment et quand cela a pu se produire.

Jade en est l’exemple parfait.

Sa disparition m’a hantée, comme elle a hanté des milliers de parents et d’enfants. Je n’arrivais plus à penser à autre chose.

Sur Facebook, son père lui avait écrit ces très belles paroles, avant que la police ne retrouve sa trace : « Jade, réveille-toi. La vraie vie, ce n’est pas cela. Je sais que les ados pensent souvent que les parents sont là juste pour les embêter, alors que nous, on veut vous voir évoluer en sécurité et en santé. J’avais l’impression que tu savais cela. J’ai dû rater quelque chose, quelque part. Être parent, cela ne s’apprend ni à l’école ni dans les livres, mais au jour le jour et ensemble. La prise de risques est attirante, mais si elle n’est pas contrôlée, les conséquences peuvent être dangereuses. Ne te mets pas en danger. Donne-nous des nouvelles, ne laisse pas ta mère et ton frère dans cet état. Où es-tu ? Avec qui ? Je ne peux pas croire que ton cœur ne pleure pas quand tu penses à nous, à tes amies (Charlotte, Camille, Marion) et toutes les personnes qui s’inquiètent pour toi. Ton père qui, tu le sais, t’aime de tout l’amour qu’un père peut donner à ses enfants. »

Ce qui est arrivé aux parents de Jade peut arriver à tous les parents. Et je ne pense pas que c’est en interdisant à nos ados d’aller sur Facebook ou Snapchat qu’on peut se mettre à l’abri. Les médias sociaux font partie de l’ADN de nos enfants. Les interdire ne servirait à rien. On l’a vu, Jade avait deux comptes. Un premier connu de ses parents et un deuxième, dont ils ignoraient totalement l’existence. Dans ce domaine, les jeunes sont bien meilleurs que nous.

En plus, Facebook a joué un rôle très utile dans le dénouement de ce drame. Il a permis au père, Patrick Maréchal, de sonner l’alarme rapidement et d’alerter la communauté au sujet de la disparition de sa fille, avant qu’il ne soit trop tard. C’est sans doute grâce à ce premier message publié sur Facebook, accompagné d’une photo de Jade, que quelqu’un a pu l’identifier et prévenir la police.

Non, l’important, ce n’est pas d’interdire, mais de conserver la communication avec nos ados. Les aimer, les écouter et ne pas les perdre de vue.

Jade, tu nous as fait très peur. Ne nous refais plus jamais le coup.

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