Documentaire Free Solo

Le mystère Alex Honnold

Le 3 juin 2017, le grimpeur américain Alex Honnold marque le monde de l’escalade en gravissant El Capitan, un mur de 900 m dans le parc de Yosemite, sans corde. Aucune erreur n’est permise. Un faux mouvement et c’est la chute mortelle. C’est un exploit sans précédent que dépeint le film Free Solo, primé au Festival international du film de Toronto et présenté à Montréal dès vendredi. La Presse a rencontré Alex Honnold à l’occasion du festival.

UN DOSSIER DE MARIE TISON

Le maître de l’escalade ultime

TORONTO — Vêtu de son sempiternel coton ouaté rouge à capuchon, Alex Honnold s’attend à ce que LA question finisse par être posée : 

Pourquoi ?

Pourquoi grimper en solo, sans corde ? Pourquoi prendre ce risque insensé ?

« Le solo, c’est l’escalade ultime, explique patiemment le grimpeur de 33 ans. C’est plus exigeant, mais c’est aussi plus gratifiant que l’escalade normale. »

Cela fait des années qu’il fait de l’escalade en solo sur de grandes voies impressionnantes. Mais El Capitan, c’est autre chose. « C’était le rêve de ma vie, c’est ce que je voulais faire plus que tout. Il n’y a rien de plus iconique ou de plus inspirant qu’El Cap. Mais il y avait aussi le fait que personne ne l’avait fait auparavant. Je savais que je pouvais le faire, que ce serait quelque chose d’énorme dans le monde de l’escalade. »

Lorsque Alex Honnold se remémore son arrivée au sommet d’El Capitan, un immense sourire s’élargit, s’élargit sans cesse sur son visage. Même en ce moment, pendant une entrevue au petit-déjeuner en marge du Festival international du film de Toronto, le grimpeur ne peut réprimer une bouffée de joie à l’état pur.

« Je suppose que pour le reste de ma vie, c’est ce que je vais ressentir. Quelle expérience extraordinaire ! »

Et le danger ? La mort ?

« Je ne veux pas mourir, mais je sais que je vais mourir un jour, déclare-t-il posément. Nous allons tous mourir. On verra bien quand ça viendra pour moi. L’important, c’est de vivre la vie que je veux vivre et de ne pas trop me stresser à ce sujet. »

Il raconte que son père est mort d’une crise cardiaque à l’âge de 55 ans.

« Je ne sais pas s’il y a là une leçon, laisse-t-il tomber en s’attaquant à une énorme omelette qu’un serveur vient de déposer sur la table. Je pense que, quel que soit le moment où ça finit, c’est toujours un peu trop tôt. »

La possibilité d’une issue fatale est au cœur du film Free Solo, qui sort cette fin de semaine à Montréal. La caméra s’invite dans la vie personnelle d’Alex Honnold. Sans complaisance.

« C’est deux ans de ma vie. On voit le bon, le mauvais et le très laid. Je me dis parfois : “Oh, je n’aurais jamais dû dire ça, c’est dur.” Mais c’est honnête. »

— Alex Honnold

Il affirme toutefois qu’il n’a rien appris de bien nouveau sur lui-même en se voyant ainsi exposé au grand écran. « Je savais que je n’étais pas une personne chaleureuse et pleine de compassion, je savais que je pouvais me montrer insensible. Mais il reste qu’après coup, c’est parfois difficile à regarder. »

Le grimpeur admet que la présence d’une équipe de tournage n’a pas facilité sa relation naissante avec sa petite amie, Sanni McCandless. Déjà, elle devait s’habituer au style de vie non habituel du grimpeur, qui vit littéralement dans sa camionnette depuis des années. « Le seul fait de vivre à deux dans un tel véhicule serait difficile pour n’importe quel couple, mais quand on ajoute un gars avec une caméra, il ne reste plus grand place. Ça devient un peu embarrassant. » Cet habitué des tournages reconnaît toutefois que ce sont souvent les scènes les plus difficiles qui sont les plus précieuses dans un film.

Alex Honnold ne croit pas que la présence d’une équipe de tournage l’ait incité à tourner les coins rond, à prendre davantage de risques. « Ça a juste permis d’appliquer un peu de pression pour que je m’y mette enfin. C’est un peu comme quelqu’un qui s’inscrit à un marathon et qui avertit ses amis : ça l’engage. »

Grimpeur engagé

Parfois un peu brusque dans ses interactions interpersonnelles, Alex Honnold ne craint pas de se mouiller sur les réseaux sociaux en prônant la lutte contre les changements climatiques et en déplorant les décisions de l’administration Trump au sujet de certains parcs nationaux.

« Je n’ai pas peur de prendre position quand c’est facile à défendre, quand il y a des preuves, comme dans le cas des changements climatiques. Je n’ai pas peur de me retrouver du bon côté de l’Histoire. »

— Alex Honnold

Les questions sont parfois plus controversées. Alex Honnold a notamment prôné un meilleur contrôle des armes à feu. « Dans le monde occidental, c’est uniquement aux États-Unis que c’est controversé à ce point. »

Ses commanditaires, comme The North Face, se préoccupent-ils de ses prises de position ? « Je pense qu’ils sont à l’aise avec ça. Et je pense que c’est la dernière chose qui les préoccupe. Ils s’inquiètent probablement davantage à l’idée que je meure dans un terrible accident. » Pour l’instant, ses commanditaires peuvent souffler : le grimpeur n’a pas de gros projets à l’horizon. Il vient de fracasser le record de vitesse pour l’ascension du Nose, une autre voie d’El Capitan, encordé avec son partenaire Tommy Caldwell. Ils sont passés sous la barre des deux heures. « Je vais peut-être faire de petits projets comme ça jusqu’à la fin de mes jours. »

Il pourrait être intéressé aux immenses murs qu’on peut trouver sur la Terre de Baffin, mais ce n’est probablement pas pour demain. « Je n’aime pas le froid. »

Il n’aime pas non plus l’humidité et les moustiques. Pour cette raison, il n’a jamais vraiment fait d’escalade dans le Nord-Est américain. Toutefois, plus jeune, il a eu l’occasion de grimper à Val-David alors qu’il visitait son parrain à Montréal. « J’aimerais bien y retourner un jour. Je me rappelle qu’il y avait de très jolies voies. »

Le film sera présenté dès vendredi au cinéma Forum.

L’histoire d’une quête insensée

Vers la fin de Free Solo, alors qu’Alex Honnold escalade El Capitan sans la moindre protection, un des directeurs de la photographie est tellement terrifié à l’idée de voir le grimpeur glisser et entamer une chute fatale de plusieurs centaines de mètres qu’il cesse de regarder à travers la lentille de sa caméra et se couvre les yeux.

C’est dire à quel point la tension règne.

Prix du public

Free Solo, réalisé par le couple Elizabeth Chai Vasarhely et Jimmy Chin, a remporté le prix du public pour le meilleur documentaire au Festival international du film de Toronto, en septembre dernier. Pendant deux ans, les réalisateurs suivent le grimpeur qui s’entraîne dans le plus grand secret pour un projet audacieux : l’escalade des 900 m de la voie Free Rider sur El Capitan, sans corde, dans le parc de Yosemite, en Californie.

Les deux premiers tiers du film servent à donner les clés qui permettront au grand public d’apprécier l’ascension et, peut-être, de comprendre le personnage. Qui est Alex Honnold ? Pourquoi grimpe-t-il en solo ? Pourquoi semble-t-il incapable d’éprouver de la peur comme une personne normale ?

Mais surtout, comment les proches d’Alex Honnold voient-ils cette quête qui risque de se montrer mortelle ? La relation du grimpeur avec une nouvelle petite amie est au cœur de cette section du film. Les dialogues sont parfois déchirants entre une jeune femme qui craint de perdre son nouvel amoureux et un jeune homme, brutalement honnête, qui ne veut pas mettre son rêve de côté.

Le film suit surtout l’entraînement du grimpeur, la répétition des mouvements qui lui permettront de réaliser le périlleux projet.

L’ascension

Le dernier tiers porte sur l’ascension proprement dite. À ce stade-ci du film, les spectateurs savent où sont les sections risquées, ils connaissent la séquence précise de gestes d’une précision extrême qui feront la différence entre la vie et la mort. Pendant l’ascension, ils entendent les membres de l’équipe de tournage qui manifestent leur inquiétude extrême avant chaque passage difficile.

C’est que contrairement à la plupart des films d’escalade, Free Solo donne aussi la vedette aux membres de l’équipe de tournage, qui doivent filmer les moindres gestes d’Alex Honnold dans des conditions précaires. Eux-mêmes des grimpeurs professionnels accomplis, ces personnes s’encordent et se suspendent au-dessus du vide pour capter les images les plus significatives de la quête du grimpeur. Et surtout, elles doivent se préparer psychologiquement à une chute mortelle du jeune homme, devenu un ami après deux années de tournage.

Dans une des scènes les plus émouvantes du film, juste avant l’ascension, l’équipe doit planifier la marche à suivre en cas de tragédie. « On fait le 911 et on part de là », finit par conclure un membre de l’équipe.

Filmer l’impensable

La documentariste Elizabeth Chai Vasarhelyi et le grimpeur et photographe Jimmy Chin, un couple dans la vraie vie, ont fait équipe pour réaliser Free Solo. Il s’agissait d’une deuxième collaboration pour eux, après Meru, un film d’alpinisme sorti en 2015. La Presse les a rencontrés dans le cadre du Festival international du film de Toronto.

Vous étiez deux pour réaliser ce film. Comment s’est faite la répartition des tâches ?

Chai Vasarhelyi : Nous sommes une bonne équipe parce que nous avons des forces différentes. Jimmy a fait carrière comme photographe et cinéaste dans des projets impliquant des athlètes au sommet de leur performance dans des régions montagneuses, alors que je fais des documentaires. Je garde un œil plus objectif sur l’histoire.

Jimmy Chin : Ce qui est à la fois une force et une faiblesse de ma part, c’est que je suis très près de mon sujet. Je comprends la culture de cette communauté de grimpeurs. Chai a une vue plus objective.

CV : Ce film aurait été impossible à faire pour une seule personne. Toute la préparation des ascensions, c’était très intense, c’était des journées épuisantes. Mais en même temps, il fallait que le film transcende l’escalade elle-même. C’était mon rôle.

Jimmy Chin, vous êtes un ami d’Alex Honnold. Comment ne pas faire preuve de complaisance ?

JC : Je suis un photographe de presse. Chai est documentariste. Nous savions que ça devait être honnête. Je ne recherchais pas le bon ou le mauvais, je recherchais la vérité.

L’entreprise aurait pu se terminer par un désastre. Comment avez-vous vécu avec cette idée ?

JC : Toutes les expéditions que j’ai faites dans ma vie auraient pu se terminer par un désastre. Mais avec plus de 20 ans d’expérience, j’ai appris à me fier à mon instinct. Il y a un temps pour arrêter et un temps pour continuer. Je connais le processus que suit Alex, je sais comment il se prépare, je sais ce qu’il est capable de faire. J’avais donc beaucoup d’information. Je lui faisais confiance, je savais qu’il allait prendre les bonnes décisions.

L’équipe de tournage est très présente dans le film, très visible. C’est pratiquement un personnage en soi. Avez-vous décidé dès le début de l’intégrer dans le récit ?

CV : Les choses ont évolué pendant les deux ans du tournage. Au début, j’étais hésitante à l’idée d’intégrer les membres de l’équipe de tournage, mais ils faisaient partie du processus. Ils étaient des grimpeurs professionnels, ils s’entraînaient avec Alex, ils s’échangeaient des commentaires. Et puis, Jimmy et l’équipe avaient à porter un grand poids : s’ils échappaient quelque chose, s’ils glissaient et faisaient une chute en pendule, ils risquaient de tuer Alex. Cela faisait partie des discussions tous les jours. Il aurait été malhonnête de ne pas les inclure. En outre, en les intégrant, on fournit au public une façon de ressentir, à travers eux, les émotions que le projet d’Alex peut provoquer.

Vous avez décidé de diffuser votre film dans des canaux grand public plutôt que de viser uniquement le réseau des festivals de films de montagne. Pourquoi ce choix ?

CV : L’histoire a un potentiel pour un large public. Alex a déjà expliqué qu’il avait commencé à grimper en solo parle qu’il était timide et qu’il n’osait pas demander aux autres de faire équipe avec lui. Il avait donc plus peur de parler aux gens que de grimper sans corde. Nous avons tous des peurs comme ça. Je pense que son histoire est une parabole incroyablement inspirante sur la façon dont on peut gérer ses peurs. Ça va au-delà de la seule ascension. Si Alex est capable de faire cela, c’est qu’il contrôle sa peur. S’il peut établir des relations avec les autres, c’est qu’il est capable de gérer ses peurs.

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