POLITIQUE

Le financement accordé à la Fondation Aga Khan pique du nez

OTTAWA — Après avoir trôné au sommet du palmarès des organisations de société civile les mieux financées par Ottawa pendant des années, voilà que le financement accordé à la Fondation Aga Khan Canada a chuté de moitié l’an dernier, a appris La Presse.

La fondation du richissime chef spirituel a reçu du gouvernement fédéral un financement totalisant 24,8 millions en 2017-2018, la plaçant en queue de peloton des 10 organisations de la société civile canadienne touchant la part du lion en subventions d’Affaires mondiales Canada. Il s’agit de son pire classement depuis 2009.

Cette chute draconienne n’est « pas du tout » liée aux vacances du premier ministre Justin Trudeau dans l’île privée de l’Aga Khan en décembre 2016 – qui lui avaient valu un blâme sévère à la fin de 2017 –, assure Affaires mondiales Canada, qui a compilé les données à la demande de La Presse.

Depuis 2012, la Fondation Aga Khan Canada était plutôt habituée à recevoir en moyenne près du double de ce qu’elle a touché l’an dernier, soit des sommes oscillant autour de 46,7 millions par année. En 2016-2017, elle a touché 47,4 millions, tandis qu’en 2015-2016, elle recevait pas moins de 53,6 millions du gouvernement de Justin Trudeau.

Le gouvernement précédent de Stephen Harper n’était pas moins généreux, alors que la Fondation Aga Khan, qui lutte notamment contre la pauvreté à l’échelle planétaire, a mis la main sur des subventions annuelles de 58,3 millions et de 43,2 millions lors des derniers exercices du mandat des conservateurs en 2013-2014 et 2014-2015.

La Presse a aussi appris que l’une des sommes les plus importantes accordées à la Fondation Aga Khan lui avait été versée sans appel de propositions par le gouvernement de Justin Trudeau deux mois après son arrivée au pouvoir, en décembre 2015. Il s’agissait d’une somme de 55 millions devant être affectée à un projet réalisé avec l’Agence française du développement visant la construction d’un hôpital en Afghanistan.

Financement accordé à la Fondation Aga Khan par exercice financier (en millions de dollars)

2017-2018 : 24,8 (10e rang)

2016-2017 : 47,4 (2e rang)

2015-2016 : 53,6 (1er rang)

2014-2015 : 43,2 (2e rang)

2013-2014 : 58,3 (1er rang)

2012-2013 : 31,2 (2e rang)

2011-2012 : 16,5 (6e rang)

2010-2011 : 23,1 (5e rang)

2009-2010 : 21,5 (7e rang)

Source : Affaires mondiales Canada

Pas de lien avec la controverse

Chez Affaires mondiales Canada, on assure que la vive controverse qu’avait suscitée le séjour de Justin Trudeau dans l’île privée de l’Aga Khan n’a rien à voir avec la baisse du financement accordé aux œuvres de charité du chef spirituel, l’an dernier.

« Il n’y a pas eu de gel, on n’a pas mis fin à des projets avec la fondation, c’est vraiment l’évolution normale du cycle d’affaires », a assuré Geoffroi Montpetit, chef de cabinet de la ministre du Développement international, Maryam Monsef.

« La Fondation [Aga Khan] est toujours un des partenaires les plus importants. Pour ce qui est du classement, ça dépend vraiment des variations cycliques des différents projets qui sont en cours. »

— Geoffroi Montpetit, chef de cabinet de la ministre du Développement international, à La Presse

« Pour chaque projet, il y a des déboursés qui sont plus importants dans les premières années, moins les années suivantes », poursuit M. Montpetit.

Par exemple, le plus important projet humanitaire auquel le gouvernement fédéral a participé depuis 2009 date de l’ère Harper, alors qu’Ottawa a versé 75 millions en 2014 pour le développement humain en Afrique et en Asie. Le projet de partenariat, estimé à 100 millions (25 millions venaient de la fondation), doit prendre fin en 2019.

M. Montpetit explique également qu’en 2017-2018, Affaires mondiales Canada « a fait moins d’appels de propositions » et que ceux qui ont été lancés « peut-être ne portaient pas sur les aires d’activités de la Fondation Aga Khan ».

Reste que si les organisations de la société civile peuvent répondre à un appel de propositions, elles peuvent aussi présenter une proposition non sollicitée.

À la Fondation Aga Khan, on explique qu’il est « normal que le financement offert par Affaires mondiales Canada à ses partenaires fluctue d’une année à l’autre » selon la nature des programmes et des cycles de financement.

« La Fondation est heureuse de poursuivre son partenariat – qui remonte maintenant à plusieurs décennies – avec Affaires mondiales Canada, diverses institutions canadiennes et des milliers de Canadiens individuels, toujours dans le but d’améliorer la qualité de vie des habitants des régions pauvres et fragiles d’Afrique et d’Asie », s’est borné à indiquer un porte-parole de l’organisation dans une déclaration.

La Fondation paye le prix, dit le NPD

Pour Guy Caron, député du Nouveau Parti démocratique (NPD), il est évident que la Fondation Aga Khan fait maintenant les frais de la tourmente dans laquelle Justin Trudeau a été plongé. « On sait que les programmes de la fondation ont toujours été bien financés non pas seulement par les libéraux, mais aussi par les conservateurs », soutient-il.

« Je ne vois pas de changements au niveau de la fondation et de ses programmes, qui sont bons, à ce que j’en sais, alors il n’y a rien qui aurait pu vraiment justifier une baisse de financement de cette amplitude. »

— Guy Caron, député du Nouveau Parti démocratique et porte-parole en matière d’affaires étrangères

Alors qu’ils ont réclamé au début du mois que la GRC ouvre une enquête pour déterminer si le premier ministre avait enfreint la loi en voyageant dans l’île privée de l’Aga Khan – et qu’ils interrogent le gouvernement presque tous les jours sur la question –, les conservateurs n’ont pas souhaité commenter les informations obtenues par La Presse.

Au Bloc québécois, le député Luc Thériault fait quant à lui preuve de prudence. « En toute rigueur, c’est assez difficile de savoir exactement pourquoi c’est comme ça. Ce qu’on sait, par contre, c’est que Justin Trudeau n’avait pas d’affaire là. Le premier ministre, en acceptant des vacances sur le bras, s’est mis en situation d’apparence de conflit d’intérêts, et ça, c’est inacceptable politiquement. Il a manqué de jugement », argue-t-il.

Pour rappel, le premier ministre a passé les vacances de Noël dans l’île appartenant à l’Aga Khan aux Bahamas, en 2016. En décembre de l’année suivante, l’ex-commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mary Dawson, publiait un rapport d’enquête attendu concluant que M. Trudeau avait contrevenu à quatre dispositions de la Loi sur les conflits d’intérêts.

Selon ses conclusions, les vacances familiales de M. Trudeau pouvaient être considérées comme un cadeau de la part de l’Aga Khan visant à influencer le premier ministre alors que la fondation est inscrite au Registre canadien des lobbyistes.

Le premier ministre s’était toujours défendu en soutenant que l’Aga Khan était un vieil ami de sa famille et il avait fait son mea culpa à la lumière du rapport de Mme Dawson. En avril dernier, la Cour fédérale a ordonné au Commissariat au lobbying de vérifier de nouveau si l’Aga Khan n’avait pas enfreint les règles en accueillant M. Trudeau dans son île.

Vacances de Trudeau dans l’île de l’Aga Khan

« Ça soulève des questions »

La position du Bloc québécois trouve un écho chez la professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa Geneviève Tellier. « On peut se poser des questions, mais je pense qu’on n’a pas vraiment les réponses. Je pense que ce que ça dit, c’est que c’était effectivement déplacé que M. Trudeau se fasse inviter par l’Aga Khan », illustre-t-elle. « Ça soulève des questions. […] Il y a d’autres facteurs qui peuvent expliquer la chose, mais c’est effectivement troublant de voir que c’était un des principaux bénéficiaires de l’aide du gouvernement au moment où il y a eu ce fameux voyage de M. Trudeau », ajoute-t-elle, réclamant « plus de transparence » pour ce genre de compilation. Le professeur agrégé en développement international et mondialisation de la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa Lauchlan T. Munro estime qu’il est « normal de voir des variations d’année en année » dans le financement d’organisations de société civile puisqu’il « n’est jamais garanti même pour les plus grandes ». M. Munro indique aussi que le degré de dépendance financière de la Fondation Aga Khan envers le gouvernement fédéral au cours des dernières années « n’est pas anormal » en comparaison avec d’autres organisations non gouvernementales internationales.

— Fanny Lévesque, La Presse

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