Vatican

François seul comme jamais

Ce bureau officiel, le Saint-Père s’en sert le moins possible. Il préfère travailler dans son petit appartement de la résidence Sainte-Marthe. Allergique au palais et à ses intrigues, François a cassé bien des codes. Il veut se consacrer « à une Église pauvre, pour les pauvres ». Au Vatican, adieu berlines avec chauffeur. Les cardinaux sont priés de s’entasser dans des voitures souvent conduites par des bonnes sœurs, ce qui n’est pas du goût de tous. Alors, les critiques fusent de tout bord. On le trouve autoritaire, provocateur, trop réformiste, ou l’inverse. Il n’en a cure et trace sa route.

Une vieille Ford Focus bleue prend le chemin du monastère Mater Ecclesiae. En sort une silhouette blanche à la démarche énergique. François va rendre visite au pape émérite Benoît XVI. C’est sans doute avec son prédécesseur que l’évêque de Rome peut retrouver un peu de sérénité. Car, en dehors du 14 octobre, quand la reine Sofia d’Espagne, plusieurs chefs d’État et de gouvernement, notre ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et 70 000 fidèles sont venus assister à la grandiose cérémonie de canonisations de Paul VI, de l’archevêque Romero et de cinq autres saints, les occasions de se réjouir sont devenues rares au Vatican. Est-ce l’annus horribilis pour François ?

Au fil des mois, les scandales sur les agressions sexuelles commises au sein du clergé, dont certaines remontent aux années 50, s’enchaînent, entraînant des démissions en cascade. Celui de tout l’épiscopat chilien, du puissant cardinal et archevêque émérite de Washington McCarrick, comme tant d’autres en Australie, en Allemagne, en Irlande… Sans oublier la lettre incendiaire écrite par l’ancien nonce aux États-Unis de 2011 à 2016, Mgr Vigano, et rendue publique le 26 août dernier, en déplacement du Pape en Irlande. Dénonçant des réseaux homosexuels, elle poussait l’insolence jusqu’à demander à Sa Sainteté de démissionner ! Un stupéfiant « J’accuse », qui serait surtout le cri de colère d’un archevêque meurtri de n’avoir été créé cardinal ni par Benoît XVI ni par François. 

Tous ces faits ont incité le Saint-Père à publier une lettre de pénitence, adressée aux catholiques du monde entier : « Ceux qui commettent ou dissimulent des délits sexuels ravagent l’intégrité humaine, la vie intime, la psychologie de milliers d’enfants victimes d’actes de pédophilie commis par des prêtres ou des évêques. […] L’ampleur et la gravité exigent que nous réagissions d’une manière globale et communautaire. » Des mots d’une sévérité inégalée. Pour Lucetta Scaraffia, universitaire et directrice de Donne, Chiesa, Mondo, le supplément mensuel féminin de L’Osservatore Romano : « Le problème est que, jusqu’à présent, les évêques super-puissants n’étaient sous le contrôle de personne. Et quand l’un d’eux ou un de leurs prêtres avait abusé de jeunes, au mieux il était dénoncé au tribunal du Vatican, et la procédure s’arrêtait là. Si, dans ce milieu hermétique, les femmes n’étaient pas si redoutées, les choses seraient plus naturelles, il y aurait moins de tensions, de conflits… Mais, au Vatican, les misogynes et ambitieux prélats se méfient des femmes. Ils ne veulent surtout pas se trouver en compétition avec elles. » Ces drames ont entraîné la Grégorienne – la plus prestigieuse université pontificale romaine, érigée par les jésuites en 1556 – à fonder, il y a plusieurs années, le Centre pour la protection des mineurs et les jésuites ont créé récemment une licence en « safeguarding » en direction des religieuses, religieux, prêtres et laïcs.

Homme de terrain

Tout cela incite le pape argentin, « aujourd’hui un renard parmi les loups », lâche un éminent cardinal, à garder ses réflexes d’homme de terrain pour gouverner. En février, il va réunir les présidents des conférences épiscopales du monde entier, soit les « évêques chefs », pour « plancher » sur la protection des mineurs. Il est également contraint de repenser son « gouvernement parallèle », le Conseil des cardinaux, « baptisé » le C9, instauré il y a cinq ans pour ciseler une nouvelle constitution apostolique. Deux de ses membres, le cardinal australien Pell, préfet du secrétariat pour l’économie, et le cardinal chilien Errazuriz, archevêque émérite de Santiago, ayant été eux aussi mis en cause, ce sera l’occasion de réorganiser les méthodes de travail. Le Saint-Père vient, dans cet esprit, de nommer un secrétaire adjoint du Conseil des cardinaux, Mgr Mellino. Or, confie un proche du Pape, « cette volonté de changement crée toujours plus de tensions, de frustrations. Certains ont compris que les arrangements avec le ciel et autres “combinazioni” ne sont plus dans l’air du temps. La restructuration est un enjeu complexe. Les intentions sont bonnes, mais est-ce la meilleure solution que de fusionner des dicastères si différents par l’histoire et l’expérience ? Rien n’est simple ! » Comme s’en amuse un prélat rusé : « Les cardinaux sont des amis inutiles mais des ennemis dangereux. » 

En dépit de la douleur causée par tous ces multiples événements, le Souverain Pontife exerce pleinement sa mission pastorale. À peine rentré de son 25e voyage apostolique hors d’Italie, en Lituanie, Lettonie et Estonie, il a présidé le synode des évêques et se prépare aux prochaines Journées mondiales de la jeunesse, qui se tiendront en janvier au Panama. Il projette aussi un nouveau déplacement en Europe, en Bulgarie et en Roumanie, me révèle un de ses amis.

Côté diplomatie, le Vatican vient enfin de signer un accord provisoire avec Pékin, fruit d’une longue attente. Désormais, les évêques de la République populaire de Chine seront nommés par Rome après consultation des autorités chinoises.

« C’est une victoire », commente, enthousiaste, padre Federico Lombardi, jésuite respecté, fin connaisseur de l’Empire Céleste notamment, qui a dirigé de 2006 à 2016 la salle de presse et, longtemps, la radio et la télévision du Vatican : « Le gouvernement chinois reconnaît l’autorité spirituelle du Pape en communion avec l’Église universelle ! Un accord provisoire mais un premier pas important, même si cet arrangement a de quoi irriter les conservateurs de nombreux pays, et d’abord des États-Unis, inquiets des liens du Saint-Père avec la Chine. » Mon confrère uruguayen Hernán Reyes, qui connaît bien l’ancien archevêque de Buenos Aires, analyse que « cette droite américaine supporte mal un pape fustigeant l’arrogance de l’argent, parlant sans cesse de corruption, condamnant fermement la peine de mort, protégeant les migrants de façon inconditionnelle, viscérale, se rapprochant à sa manière des Chinois ». Certes, à travers ses multiples fondations et collectes de fonds, la droite catholique américaine a, depuis des lustres, été fort généreuse avec le Vatican. Mais le pape argentin ne veut pas pour autant fonder sa politique sur les dollars américains.

Synode sur la jeunesse

C’est dans ce climat particulier que s’est tenu pendant un mois le synode sur la jeunesse, assemblée consultative qui débat de questions importantes afin de formuler des propositions concrètes au pape, décideur souverain d’éventuelles réformes ou de nouvelles orientations. Il y avait cette fois-ci, sous la présidence de François, des évêques de tous les continents – dont deux venus de la République populaire de Chine –, des auditeurs et des experts, quelque 350 personnes réunies derrière les hauts murs du Vatican pour disserter sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel. Cela signifiait, en filigrane, méditer entre autres sur le célibat sacerdotal. 

C’est ce qu’a exprimé le cardinal Parolin, « Premier ministre » du Pape. Le jour de l’ouverture, il a rappelé que « le célibat sacerdotal n’est pas un dogme, seulement une tradition ecclésiastique sur laquelle on peut s’interroger, sans attendre un changement radical mais plutôt une évolution graduelle », paroles d’évangile ? Les déclarations du cardinal secrétaire d’État ouvriraient-elles une nouvelle piste ? Serait-ce un indice pour avancer à pas feutrés sur cette délicate question lors du synode des évêques d’octobre 2019, qui sera consacré à l’Amazonie ? 

Une réforme en vue

À Rome, les plus audacieux croient en la prochaine possibilité de consécration d’hommes mariés. Les plus prudents pensent que, avec son tempérament progressiste, ce pape fera le choix de donner davantage de place et de responsabilités aux diacres. D’aucuns espèrent qu’il va créer des diaconesses, voire permettre aux femmes de voter lors du futur synode. Car pour l’heure, dans cette digne assemblée, seuls les évêques ou les supérieurs d’ordre religieux ayant rang épiscopal détiennent ce privilège. Le très écouté jésuite américain Thomas Reese, en faveur du mariage des prêtres, analyse ainsi la subtile méthode « bergoglienne » : « Selon moi, le pragmatique et politique François pourrait plaider en amenant les membres du synode à s’appuyer sur l’exemple de l’Amazonie. Dans ces territoires, il n’y a que très peu de prêtres. Ils sont donc absolument seuls. Or, si un prêtre pouvait y exercer son ministère entouré d’une famille, cela deviendrait plus sain et plus facile. Une idée qui pourrait émaner officiellement de la collégialité des évêques présents et non du Pape… »

D’ailleurs, au synode qui vient de se terminer, le patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, Bechara Boutros Raï, qui, en raison de sa haute dignité, était protocolairement assis juste en face du Pape, est favorable à l’ordination d’hommes mariés.

« J’ai une belle expérience car, chez les maronites, on peut être marié. Comment imaginer qu’un homme, même s’il offre son existence au Seigneur, puisse demeurer au quotidien seul entre quatre murs ? Il a besoin d’affection ou, au moins, d’habiter avec un membre de sa famille ! Nos prêtres ont formé de très bonnes familles, donnant souvent à la génération suivante des religieuses, des religieux, des évêques, des patriarches. C’est un libre choix mais qui doit être fait en amont, avant de se consacrer à Dieu : soit on reste célibataire, soit on contracte le mariage ; sinon, comme moi, on entre dans un ordre. J’appartiens aux mariamites et je vivais, jusqu’à ce que je sois élu patriarche, en communauté. Plus de la moitié de nos prêtres sont dans ce cas et nous n’avons guère de scandales, uniquement des expériences positives. Depuis cinq ans, grâce à une décision approuvée par le Pape, certains parmi nos prêtres mariés exercent leur ministère en dehors du territoire patriarcal. Ce qui, par exemple, signifie qu’en France il y a des prêtres maronites mariés. » 

Or, ceux-ci ne sont pas les seuls dans cette situation. En Europe, et notamment en France, nombre d’anciens prêtres anglicans mariés et convertis au catholicisme sont des prêtres de l’Église catholique avec femme et enfants. Et si là était la clé ? Suite au prochain synode…

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