Chronique

Le vrai, le faux et le fascinant Bob Dylan

Le film commence par un numéro de prestidigitateur de Georges Méliès, tiré de son film de 1896, Escamotage d’une dame chez Robert Houdin. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais ce n’est qu’une heure plus tard que j’ai compris à quel point cette entrée en matière était de circonstance.

Rolling Thunder Revue, « une histoire de Bob Dylan, signée Martin Scorsese », offert depuis hier sur Netflix, n’est pas un documentaire conventionnel sur la célèbre tournée de Dylan en 1975-1976. C’est un docu-fiction atypique, mâtiné de l’humour subtil de Scorsese et de l’ironie singulière du premier auteur-compositeur-interprète lauréat d’un prix Nobel de littérature. Une œuvre inventive et engageante du cinéaste de Hugo (inspiré de la vie de Méliès), truffée de jeux de miroirs et de distorsions de l’histoire.

Scorsese était tout désigné pour réaliser un tel projet, après The Last Waltz (1978), sur le dernier spectacle du groupe américano-canadien The Band (Bob Dylan comptait parmi les invités), et No Direction Home (2005), docu plus traditionnel sur les débuts de Dylan. Le maître propose un film fascinant, qui valse entre le passé et le présent, qui s’apprécie comme un intrigant jeu de « vrai ou faux ? ».

« Je ne me souviens de rien de Rolling Thunder. C’était il y a 40 ans. Je n’étais pas né », dit Bob Dylan, 78 ans, dans une interview récente. Le ton est donné. Dans la collection d’images d’archives qu’a assemblées Scorsese, on le voit constamment éluder les questions de ceux qui le filment à sa sortie de scène.

La Rolling Thunder Revue, mythique tournée mettant en vedette Dylan et ses amis (dont Joan Baez et Allen Ginsberg), serait née d’une volonté de marquer, dans un esprit libre de troupe musicale, le bicentenaire des États-Unis.

C’est l’époque de la démission de Richard Nixon, de sa succession par Gerald Ford et de l’élection de Jimmy Carter. Dylan a renoué récemment avec la scène, qu’il a quittée pendant près d’une décennie après un accident de motocyclette, et entreprend une tournée de petites villes des États-Unis, qu’il décrit à un journaliste comme une « commedia dell’arte musicale ».

La troupe, à laquelle s’ajoutent spontanément des artistes (Joni Mitchell, notamment), arrive en ville et s’y installe comme un cirque ambulant, sans autre avertissement et sans cérémonial. C’est Bob lui-même qui conduit l’autobus. Sur scène, le visage maquillé de peinture blanche, il enchaîne ses succès : Mr. Tambourine Man, A Hard Rain’s A-Gonna Fall, Knockin’ on Heaven’s Door, ainsi que les chansons de son album Blood On The Tracks, sorti en 1975.

Il présente en primeur sa plus récente composition, Hurricane – de son prochain album, Desire –, inspirée par la rencontre de Dylan avec le regretté boxeur Rubin Carter, condamné pour meurtre alors qu’il n’était pas coupable. On voit Dylan, en gros plan, chanter sur scène ce chef-d’œuvre de huit minutes, puis on le suit jusque dans les bureaux de sa maison de disques, impatient de faire entendre au public des radios musicales ce réquisitoire pour une justice équitable.

Le film de Scorsese est truffé de séquences mémorables. Patti Smith montre à Dylan une image d’Arthur Rimbaud, qui, dit-elle, lui rappelle le chanteur-poète américain.

L’amant de la poétesse rock, l’acteur et dramaturge Sam Shepard, accompagnait lui aussi la troupe. Dans une entrevue récente – il est mort il y a deux ans –, Shepard compare la Rolling Thunder Revue aux troubadours et vagabonds nomades de l’époque de Shakespeare.

Joni Mitchell chante Coyote chez Gordon Lightfoot, à Toronto, avec Roger McGuinn et Bob Dylan à la guitare, dans un autre moment d’anthologie. « Pourquoi t’en as marié un autre ? », demande Dylan à Joan Baez, à l’occasion d’un face-à-face délicieux dans un bar. « Parce que t’en as d’abord marié une autre ! », répond-elle du tac au tac. « On pourrait chanter dans notre sommeil », dit Dylan de celle qui fut longtemps sa muse.

Le barde et Allen Ginsberg vont se recueillir sur la tombe d’un autre poète de la génération beat, Jack « Ti-Jean » Kerouac, à Lowell. « He blew a hole in my mind » (il m’a soufflé l’esprit), confie Dylan à « l’oracle de Delphes » (le surnom qu’il donne à Ginsberg… ainsi que le titre d’un court métrage de Méliès), lorsqu’il a lu Mexico City Blues en 1959, dans son Minneapolis natal. « Sur la route était une ode à la vie », dit Dylan aujourd’hui.

Ils ne sont pas toujours à jeun, cela se voit et s’entend. Le LSD était une nourriture quotidienne du gourou Ginsberg. Les spectateurs qui les rejoignent sur la route semblent se ressourcer tout autant aux paradis artificiels. Mais c’est l’émotion pure qui fait pleurer une jeune femme, sonnée par ce qu’elle a vu et entendu, après une représentation. On mesure alors la portée de cette tournée phare de l’histoire du rock.

« J’ai assisté à une histoire d’amour entre le public et les artistes », dit le chauffeur de la limousine qui conduit la violoniste Scarlet Rivera, recrutée par Dylan, selon la légende, alors qu’elle se promenait avec son instrument dans la rue.

Le doute sur la parfaite véracité de ce qui est rapporté par le tandem Scorsese-Dylan s’installe lorsque Sharon Stone (formidable dans Casino) raconte l’histoire improbable de sa rencontre avec l’icône du folk-rock, à 19 ans. Il est question de kabuki et de Kiss. Une histoire trop belle pour être restée inédite.

Dylan raconte ensuite que ce sont les visages peinturlurés des membres de Kiss qui lui ont inspiré l’idée de s’enduire le visage de maquillage blanc. Il avait pourtant déjà prétendu avoir été inspiré par le personnage de mime de Jean-Louis Barrault dans Les enfants du paradis de Marcel Carné (dont Scorsese glisse subtilement une séquence).

Ce qui m’a convaincu qu’il fallait prendre ce documentaire avec un grain de sel ? Un entretien avec un politicien qui dit avoir assisté à un spectacle de la légendaire tournée grâce au président Carter, proche de Dylan. Ce « politicien » me disait quelque chose. Et pour cause ! Jack Tanner est en fait le personnage d’une série « mockumentaire » de Robert Altman, Tanner 88.

Le dernier concert de la Rolling Thunder Revue, semble-t-il, a eu lieu à Montréal. Mais le générique de fin du film, qui se veut une sorte de clin d’œil de connivence, laisse entendre que la tournée ne s’est jamais terminée. « Ce qu’il reste de cette tournée ? Rien ! Des cendres », prétend Bob Dylan. Il a tort, bien sûr, comme en témoigne ce petit bijou de film.

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