Tragédie aérienne en Iran

Trudeau « furieux »

L’Iran a finalement admis sa responsabilité dans la mort des 176 personnes qui ont péri à bord d’un avion de l’Ukraine International Airlines, abattu par un missile tôt mercredi matin. La nouvelle a provoqué de la colère : le premier ministre Justin Trudeau, tout en saluant l’aveu de Téhéran, s’est dit « furieux » de ce qu’il a qualifié de « tragédie nationale ».

TRAGÉDIE AÉRIENNE EN IRAN

« Plusieurs questions » en suspens

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau a demandé des comptes à l’Iran, samedi, après que le pays a finalement admis avoir abattu par erreur l’avion à bord duquel 176 personnes, dont 57 Canadiens, ont trouvé la mort. Tour d’horizon des développements du jour.

Trudeau veut une enquête approfondie

« C’est une tragédie nationale », a déclaré le premier ministre Justin Trudeau dans un point de presse samedi après-midi. Malgré l’aveu de l’Iran d’un tir accidentel de ses militaires sur l’avion de l’Ukraine International Airlines mercredi matin, « le Canada et le monde ont encore plusieurs questions », a-t-il ajouté. Si M. Trudeau a jugé qu’il s’agissait d’un pas dans la bonne direction, il a continué à insister sur la nécessité d’une enquête approfondie sur l’écrasement du vol 752. Il s’est dit « furieux » de l’accident, soulignant que de nombreuses victimes avaient « fui le régime pour tenter de construire une vie meilleure ».

Discussions Canada-Iran

Le premier ministre a indiqué avoir parlé avec le président de l’Iran, Hassan Rouhani, tôt samedi matin, lui soulignant que l’aveu de Téhéran était « un pas important pour donner des réponses », et insistant sur la nécessité d’une « enquête complète ». Le Canada continue de demander d’être « complètement inclus » dans l’enquête. Deux enquêteurs du Bureau de la sécurité des transports du Canada ont été invités à se rendre sur les lieux de l’écrasement d’avion. Le ministre des Affaires étrangères de l’Iran, Javad Zarif, a mis en cause les Américains dans l’accident. « Les conclusions d’une enquête interne par les Forces armées : une erreur humaine en temps de crise causée par l’aventurisme américain a conduit au désastre », a-t-il écrit en anglais sur Twitter.

Colère à Téhéran

La police iranienne a dispersé samedi des étudiants à Téhéran, selon l’agence de presse iranienne Fars. Selon des journalistes de l’AFP sur place, plusieurs centaines d’étudiants se sont rassemblés en début de soirée en réponse à une invitation à honorer la mémoire des victimes de la catastrophe aérienne. Le rassemblement, à la prestigieuse Université Amir-Kabir de Téhéran, s’est transformé en manifestation de colère. La foule a lancé des slogans dénonçant « les menteurs » et réclamant des poursuites contre les responsables du drame et ceux qui, selon les manifestants, ont tenté de le couvrir.

Indemnisation et justice

Quelque 57 ressortissants canadiens ont perdu la vie dans l’accident. Justin Trudeau a dit s’attendre à des « compensations » pour les familles des disparus et à ce que justice leur soit rendue. « Les compensations matérielles pour les familles des victimes, c’est le minimum », estime le professeur Houchang Hassan-Yari, du Collège militaire royal du Canada. Il est convaincu que l’Iran ira de l’avant avec des sommes, indéterminées pour l’instant. Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, a aussi demandé des indemnités pour les 11 ressortissants de son pays morts dans l’avion. L’Ukraine a annoncé son intention d’offrir 8000 $US aux familles de ses citoyens disparus dans l’écrasement de l’avion. Les auteurs de cette « erreur impardonnable » seront traduits en justice, a assuré M. Rouhani plus tôt dans la journée, dans un tweet en anglais. Pour M. Trudeau, il y a « la reconnaissance d’une responsabilité individuelle, mais aussi celle d’un système ».

Enquête

Les politologues spécialistes de l’Iran estiment que le pays n’avait d’autre choix que de dire la vérité devant la pression internationale et les preuves montrées. « Les preuves étaient trop fortes avec les vidéos et les photos », croit le professeur de sciences politiques à McGill Rex Brynen. Même si l’Iran a admis sa responsabilité, il est impératif pour le Canada de participer à l’enquête, croit M. Brynen, tout « en gardant les choses le plus technique possible, sans entrer dans la politique ». Ne pas y participer représenterait un précédent important.

Arrestation d’un diplomate

L’ambassadeur du Royaume-Uni à Téhéran a été brièvement arrêté samedi, possiblement en marge de la manifestation des étudiants. « L’arrestation de notre ambassadeur à Téhéran sans fondement ou explication est une violation flagrante de la législation internationale », a déclaré le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab. Plus tôt, des informations avaient fait état de l’arrestation de Rob Macaire lors de manifestations contre le régime.

Les États-Unis mettent l’Iran en garde

Le président américain Donald Trump a mis en garde l’Iran contre un éventuel « massacre de manifestants pacifiques », à la lumière de soulèvements contre le régime. Dans les derniers mois, des contestations populaires ont fait des centaines de morts. Les États-Unis ont aussi exhorté l’Iran à s’excuser pour l’arrestation de l’ambassadeur britannique samedi.

Relations diplomatiques

N’ayant plus de relations diplomatiques avec l’Iran depuis 2012, le Canada a fait face à certaines difficultés pour offrir des services consulaires au pays. « Les problèmes qu’a maintenant le Canada à avoir une représentation consulaire en Iran met en relief pourquoi c’était une mauvaise décision de rompre les relations avec l’Iran », illustre M. Brynen. Henri Habib, professeur à l’Université Concordia, estime qu’Ottawa devrait rétablir les relations diplomatiques avec Téhéran. Le président iranien Hassan Rouhani et son ministre des Affaires étrangères, Javad Zarif, sont considérés comme des modérés, rappelle-t-il. « Je condamne le régime, le système, mais il y a une façon par laquelle on peut le modérer, dit-il. Le ministre des Affaires étrangères et le président ne sont pas des fanatiques. » Il déplore l’isolement de l’Iran par les pays occidentaux, qui se retourne contre la population iranienne, ajoute-t-il. Des représentants d’Affaires mondiales Canada et du Bureau de la sécurité des transports attendaient les documents nécessaires pour entrer en Iran. Trois visas, sur une douzaine demandés, ont été accordés, mais le Canada a bon espoir d’obtenir une réponse positive à ses demandes.

— Avec l’Agence France-Presse

Précision

Relations entre l’Iran et les États-Unis

Contrairement à ce que nous écrivions dans notre édition de samedi, le nom de l’opération Ajax – visant à renverser le gouvernement iranien en 1953 – ne renvoyait pas au produit de nettoyage du même nom, mais plutôt au héros mythologique grec de la guerre de Troie.

TRAGÉDIE AÉRIENNE EN IRAN

Téhéran dans la tourmente

L’aveu de culpabilité de l’Iran a provoqué de la colère jusque dans les rues de Téhéran, où des Iraniens ont manifesté, réclamant la démission du guide suprême

« Mort aux menteurs ! », « mort au dictateur ! », ont tonné des Iraniens, dont les vidéos ont été retransmises sur les réseaux sociaux.

Fait rare, l’agence de presse semi-officielle de l’Iran, la Fars, a rapporté ces mouvements antigouvernementaux. 

« Il y a des slogans révélateurs, juge le politologue Houchang Hassan-Yari, qui a visionné des vidéos d’une manifestation dans son pays natal. C’est la première fois que les Gardiens de la Révolution sont visés directement par les manifestations, qui les insultent. »

Autres paroles rarement entendues dans le régime répressif de la République islamique : les propos critiquant ouvertement le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et accusant les dirigeants de mentir, le gouvernement ayant d’abord évoqué des problèmes mécaniques pour expliquer l’écrasement de l’avion.

M. Hassan-Yari juge la manifestation « pas énorme » et principalement menée par des jeunes, autour de l’Université Amir-Kabir, à Téhéran. La Fars a estimé le nombre de protestataires à environ 700 à 1000 personnes.

Elle fait tout de même écho aux soulèvements populaires des derniers mois en Iran, réprimés sévèrement par le régime iranien.

Des chiffres recueillis par Reuters par trois sources à l’intérieur du gouvernement iranien faisaient état de 1500 morts dans les manifestations à la fin de 2019. D’autres organismes de droits de la personne estimaient le total à plusieurs centaines de morts.

La révolte de la foule avait pris naissance en raison des prix élevés du gaz, pour finalement s’élever contre la République islamique et ses dirigeants.

« érosion de la confiance »

Avec la mort du général Qassem Soleimani, tué dans une frappe américaine en Irak le 3 janvier, le gouvernement iranien a canalisé la colère du peuple vers un autre ennemi : les États-Unis. Or, l’annonce de l’erreur de Téhéran, qui a coûté la vie à 176 personnes, dont un grand nombre d’Iraniens, a fait perdre le « capital » de sympathie du régime, note M. Hassan-Yari. « On assiste à une érosion de la confiance » envers les dirigeants, croit-il. 

L’ampleur que prendra le mouvement dépendra des actions du régime iranien par rapport aux responsables, croit Rex Brynen, professeur de sciences politiques à l’Université McGill.

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes, américaines ou iraniennes, ont aussi montré du doigt le président américain Donald Trump : sans l’assassinat du général Soleimani, l’Iran n’aurait pas envoyé ses missiles sur les bases américaines en Irak et n’aurait pas fait, quelques heures plus tard, l’erreur d’abattre un avion commercial en se croyant attaqué.

C’est sans oublier la série de ripostes que se livraient déjà l’Iran et les États-Unis depuis des mois, analyse M. Brynen. « Tout ça, c’est fondamentalement parce que les États-Unis se sont retirés de l’accord nucléaire et ont imposé des sanctions paralysantes à l’Iran », rappelle le politologue, tout en soulignant l’« incompétence » des autorités iraniennes, qui auraient dû, à tout le moins, fermer l’espace aérien durant cette période de haute tension.

« Nous ne devrions pas perdre de vue que ce que les Américains ont réussi à faire, c’est mettre en place des conditions grâce auxquelles les Iraniens ne sont plus limités sur l’enrichissement d’uranium. »

— Rex Brynen, professeur de sciences politiques à l’Université McGill

Donald Trump a retiré en 2018 son pays de l’accord du nucléaire iranien conclu en 2015. L’Iran s’est à son tour désisté d’engagements pris et Washington a imposé une série de sanctions économiques. Le pays est maintenant « isolé, attaqué, sous pression », juge le professeur Henri Habib, de l’Université Concordia. S’il n’excuse pas l’« erreur impardonnable » de l’Iran, ce spécialiste de la diplomatie prône une ouverture de la communauté internationale, pour calmer le jeu.

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, « devrait rétablir les relations avec l’Iran », croit M. Habib. « C’était une erreur quand [le premier ministre de l’époque] Stephen Harper a décidé de rompre les relations avec l’Iran », ajoute le politologue.

— Avec le New York Times et Reuters

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