OPINION Saint Jérôme entendant la trompette du jugement dernier

Une œuvre majeure qui doit rester au Canada

Le Musée des beaux-arts du Canada peut maintenant, avec l’accord des propriétaires, révéler le nom de l’œuvre d’art qu’il prévoit acquérir avec les produits de la vente de La tour Eiffel de Marc Chagall.

Il s’agit du tableau Saint Jérôme entendant la trompette du Jugement dernier, peint en 1779 par Jacques-Louis David. Cette œuvre a été exposée dans nos salles pendant 18 ans, de 1995 à 2013, date à laquelle le Musée de la civilisation de Québec en a demandé la restitution.

Le Musée des beaux-arts du Canada possède la collection la plus vaste d’art français au pays et compte des œuvres majeures des XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe et XXIe siècles. À cet ensemble, il manque toutefois un tableau important de David, figure marquante de l’art français.

L’acquisition du Saint Jérôme viendrait considérablement enrichir notre collection, qui inclut déjà un petit portrait peint sur le vif de son beau-frère (Pierre Sériziat, 1790) – acheté en 1964 – et des œuvres de ses contemporains et élèves les plus doués.

Une collection d’art européen ne saurait être complète sans une œuvre significative de cet illustre représentant du néo-classicisme.

En outre, peint par David dans les années 1770, alors qu’il vivait à Rome, le Saint Jérôme n’est pas sans rappeler l’influence du grand Caravage, présente également chez d’autres peintres à partir du début du XVIIe siècle. En acquérant ce tableau qui témoigne de toute évidence de cette influence, le Musée parachèverait ainsi le collectionnement d’œuvres majeures s’inscrivant dans cette filiation pendant près de deux siècles, ce qui conférerait une grande valeur pédagogique à la collection nationale.

UN TRÉSOR EN AMÉRIQUE DU NORD

Saint Jérôme a fait partie des toutes premières toiles du grand artiste français à atteindre l’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle. Documentée à Québec vers 1917, elle a été donnée à la Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec en 1938. Au cours des dernières décennies, ses propriétaires ont reconnu la difficulté d’exposer et de conserver un tel chef-d’œuvre et l’ont confié au Musée de la civilisation où il est demeuré entreposé jusqu’à ce que le MBAC en demande l’emprunt à long terme pour l’exposer en 1995. Pendant toutes ces années, le tableau a fait le bonheur de milliers de visiteurs.

En juillet 2016, l’Assemblée de la Fabrique Notre-Dame de Québec a offert le Saint Jérôme à trois grands musées canadiens : le Musée des beaux-arts du Canada, le Musée des beaux-arts de Montréal et le Musée national des beaux-arts du Québec.

Dès lors que cette œuvre lui a été offerte, le MBAC a tenté de trouver des ressources pour en financer l’achat. Or, l’achat du Saint Jérôme aurait grandement diminué le budget consacré à ses acquisitions pour les cinq autres domaines de collection pendant toute une année. À l’automne 2017, le Musée n’avait toujours pas réussi à obtenir le soutien de son réseau de donateurs privés.

Le Musée de la civilisation de Québec, détenteur du premier droit de refus, n’ayant pas réagi à l’époque, nous en avions conclu qu’il ne souhaitait pas l’acquérir.

Au même moment, deux musées étrangers nous apprenaient que l’œuvre leur avait été offerte. L’un d’eux nous avait d’ailleurs informés qu’il était très intéressé par cette offre de vente et disposait des ressources nécessaires pour procéder à l’achat.

Le risque que le Canada perde un tel trésor national étant réel, nous avons alors commencé à considérer d’autres options, comme la possibilité de vendre une œuvre d’art de grande valeur.

En décembre 2017, le conseil d’administration a voté pour que l’œuvre La tour Eiffel de Marc Chagall, acquise en 1956, soit mise en vente. En 1970, le Musée avait reçu en don Souvenirs de l’enfance, un tableau de jeunesse du même artiste qui s’inscrit plus pertinemment que La tour Eiffel dans notre collection exceptionnelle d’art moderne.

Étant donné la cote élevée des œuvres de Chagall sur le marché de l’art, les conservateurs concernés du Musée, le conseil d’administration et ses conseillers externes, un groupe de cinq historiennes de l’art, ont décidé qu’il s’agissait de la manière la plus sûre de rassembler suffisamment de fonds pour procéder à l’achat du Saint Jérôme dans les délais prescrits.

Il y a quatre mois, La tour Eiffel a été offerte à la juste valeur du marché à plus de 150 musées d’art à travers le Canada. Aucun d’entre eux n’ayant manifesté un intérêt pour cette offre, nous avons confié la vente du tableau de Chagall à Christie’s, la maison d’enchères qui nous semblait la mieux placée pour en obtenir le meilleur prix.

Notre décision de nous en départir a été mûrement réfléchie. En effet, tout comme pour ses acquisitions, l’aliénation d’œuvres de sa collection requiert du Musée qu’il respecte un processus rigoureux. Nous avons été soutenus par l’équipe d’expertes, mentionnée plus haut, afin de nous appuyer dans cette démarche visant à parfaire la collection nationale.

Saint Jérôme entendant la trompette du Jugement dernier nécessite d’importants travaux de restauration. Notre équipe de restaurateurs est parfaitement qualifiée pour rendre à ce trésor national sa gloire passée dans nos laboratoires de conservation hautement spécialisés.

Notre collection d’art français de la période néo-classique s’est remarquablement développée depuis que ce tableau a quitté nos murs en 2013, grâce à l’acquisition d’œuvres majeures de Prud’hon, Vigée Le Brun et Meynier. Ces ajouts récents fournissent le contexte idéal pour la mise en valeur de cet extraordinaire tableau de David, artiste phare de cette période.

Depuis qu’il a appris que Saint Jérôme entendant la trompette du Jugement dernier était à vendre, le Musée des beaux-arts du Canada poursuit sans relâche l’objectif d’en faire l’acquisition, car ce tableau valoriserait considérablement sa collection – une collection qui, grâce à notre généreux programme de prêts, est accessible à tous les musées d’art du pays.

Il est aussi de la plus haute importance pour le Musée qu’une œuvre de cette envergure ne quitte pas le Canada. Cela restera notre priorité.

Enfin, même si le Musée de la civilisation de Québec achète le Saint Jérôme, la vente de La tour Eiffel se poursuivra selon le rigoureux processus d’aliénation en vigueur. Les produits de cette vente pourront être utilisés pour enrichir la collection nationale et, plus particulièrement, pour que le Canada puisse se donner les moyens de conserver son patrimoine en empêchant l’exportation d’œuvres majeures hors du pays, défi auquel il sera sûrement à nouveau confronté.

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