La Presse à La Pocatière

Et si New York venait au secours de Bombardier ?

La Presse revient d’une mini-tournée hivernale dans l’est du Québec, une occasion de prendre le pouls économique de ce coin de pays qui doit composer avec le vieillissement accéléré de sa population. Premier arrêt : La Pocatière, où l'usine de Bombardier peut espérer obtenir le contrat de remise à niveau du parc de voitures du métro de New York.

Un reportage d'André Dubuc et de David Boily

La Presse à La Pocatière

Lueur d’espoir pour l’usine de Bombardier et ses sous-traitants

L’usine de matériel roulant tourne au ralenti ces jours-ci et son avenir est loin d’être assuré. Lueur d’espoir : New York, qui a pourtant banni la multinationale québécoise d’un appel d’offres en 2017, planche sur un contrat d’envergure susceptible de faire grimper la cadence aux installations de Bombardier dès l’an prochain. Explications.

L’atelier est à moitié vide, a constaté La Presse lors d’une visite des lieux à la mi-février. Le dernier train AZUR a quitté la chaîne de montage et subit les tests d’usage en tunnel à l’extérieur. Le prochain ne sera pas assemblé avant juin. D’ici là, les ouvriers de La Pocatière s’offrent en soutien aux autres unités de Bombardier Transport.

La scène serait d’une grande tristesse si ce n’était l’espoir de jours meilleurs.

À ce propos, le métro de New York planche sur la remise à niveau de ses 1043 voitures R142, celles-là mêmes que les travailleurs de Bombardier ont construites à La Pocatière de 1999 à 2003, véritable âge d’or, alors que se côtoyaient 1400 travailleurs.

Selon le procès-verbal de l’autorité new-yorkaise responsable des transports collectifs, consultable en ligne, les contrats pourraient même sortir dès cette année, ce qui tomberait à point pour La Pocatière, dont le carnet de commandes se vide à la fin de 2020.

La beauté de l’affaire, avec les contrats de remises à niveau, c’est qu’ils ne sont habituellement pas financés par le gouvernement fédéral américain. La fameuse clause restrictive du Buy America qui rend d’emblée l’usine québécoise inadmissible à tout contrat américain majeur ne s’appliquerait donc pas.

Chez Bombardier Transport, on est avare de commentaires, pour des raisons stratégiques, imagine-t-on.

Le commissaire industriel est plus volubile. « Ce sont 1030 voitures qui ont été construites ici, que l’on connaît bien », s’enthousiasme Joël Bourque, directeur de Développement économique La Pocatière (DELP).

« Il y a encore de la main-d’œuvre présente à l’usine qui a travaillé sur ces voitures. Il y a encore l’expertise. Ça ouvre des perspectives intéressantes pour la région. On croise les doigts. »

— Joël Bourque

Chez les sous-traitants de la région, le plantureux contrat qui se dessine à l’horizon aiguise déjà l’appétit. Technologies Lanka est d’ailleurs finaliste parmi les fournisseurs potentiels des systèmes de fermeture de portes. Il pourrait s’agir d’un contrat de 14 000 actionneurs d’une valeur de 35 à 40 millions US, signale son directeur général Paul Cartier.

« En réaction au Buy America, on se concentre sur la conception et l’ingénierie qui ne sont pas couvertes et on se recentre sur les contrats de remise à neuf », explique M. Cartier, qui a vendu Lanka en 2011 à l’allemand Knorr-Bremse, l’un des plus grands fournisseurs mondiaux de l’industrie ferroviaire.

L’importance du contenu local

Actuellement, l’usine emploie 525 personnes, sur deux quarts de travail, mais le quart de soir, avec 40 employés, a été considérablement réduit, l’automne dernier. Ce nombre de 525 employés ne devrait plus descendre d’ici juin, assure le patron de l’usine, François Dussault Thériault.

À cette date, la construction de 153 voitures AZUR additionnelles commencera. Bombardier s’est entendue avec la Société de transport de Montréal pour produire une voiture tous les deux jours. La commande tiendra l’usine occupée pendant un an et demi. En septembre dernier, à sa période la plus occupée, le contrat des 468 voitures AZUR occupait 640 travailleurs.

Ce second contrat de 153 voitures a été accordé en année électorale par le gouvernement Couillard comme prix de consolation, après que la Caisse de dépôt eut décidé de faire construire les voitures du Réseau express métropolitain en Inde.

Depuis, VIA Rail a confié le renouvellement de son parc roulant dans le corridor Québec-Windsor à Siemens, qui fera assembler les trains en Californie. La société de la Couronne se disait contrainte de n’exiger aucun contenu local en raison de la loi.

« Avec le renforcement progressif du Buy America et le relâchement d’exigences relativement au contenu local, ici, au Canada, c’est devenu plus difficile de décrocher de longs contrats. L’objectif est maintenant de diversifier les contrats. »

— François Dussault Thériault, directeur général de l’usine de Bombardier Transport

Récemment, Bombardier a décroché un contrat de construction de voitures multiniveaux pour le New Jersey, des voitures identiques à celles qui roulent à Montréal. « Il y a quelques années, la totalité du contrat aurait été exécutée à La Pocatière, explique M. Dussault. Mais, en raison du Buy America, c’est notre usine de Plattsburgh qui va avoir le gros du travail. Ce sera des grenailles à La Pocatière, peut-être 60 emplois au tout début de 2020. »

Les sous-traitants encaissent le coup. « Je trouve dommage que l’argent des Québécois serve à faire des trains ailleurs, alors que nous avons la technologie ici, déplore Bruno Morin, président de Graphie 222, sous-traitant spécialisé en signalétique du matériel roulant. Si tu n’es pas capable de fournir ta technologie sur le marché intérieur, comment veux-tu avoir de la crédibilité ailleurs ? »

De Montmagny à Rivière-du-Loup, 2000 emplois directs dépendent des contrats décrochés par l’usine de Bombardier.

« Moi, j’ai une chance, poursuit M. Morin. Le produit que je fabrique coûte peut-être 5000 $ par voiture, ce n’est pas aussi significatif que d’autres. J’œuvre dans un domaine pointu, je suis moins touché par les règles concernant le contenu américain, même si je le suis quand même. » Les 20 employés de sa PME participent, par exemple, au contrat de San Francisco avec Bombardier.

En attendant le retour des AZUR en juin, les ouvriers de Bombardier installent des systèmes filaires dans les cabines LRV de Toronto, en soutien à l’usine de Thunder Bay, et fournissent également des châssis. Ils travaillent aussi en soutien pour des voitures destinées à Edmonton.

« Une façon d’arriver à diversifier notre carnet de commandes, dit M. Dussault, ingénieur et MBA, est d’obtenir des portions de contrats accordés à d’autres usines de Bombardier. »

Reconnues comme un centre d’excellence en soudure, les installations de La Pocatière sont équipées de 10 robots soudeurs au laser. L’usine a la responsabilité de refaire certaines soudures avec des modifications des tramways de Toronto, déjà livrés. Les soudures avaient été faites au Mexique.

De plus, le contrat de reconditionnement de 17 voitures de VIA Rail est en phase de démarrage. Lors de notre passage, trois voitures s’y trouvaient. L’activité y était minimale. Vivement New York.

La Presse à La Pocatière

Des attraits pour la main-d’œuvre

À 90 minutes de Québec, La Pocatière a le défi d’attirer une main-d’œuvre spécialisée. Celle-ci trouvera sur place un vivier industriel, dynamisé par ses centres de R-D et ses établissements de savoir, qui font de la Côte-du-Sud un pôle d’excellence en soudure au laser et un terreau fertile pour la production de nouveaux alcools.

Un moteur économique

Chambre gratuite pour les étudiants de 7 techniques, bourse d’admission de 500 $ aux élèves performants et chef cuisinier à la cafétéria, le cégep de La Pocatière prend les moyens pour réussir son recrutement. Moteur économique avec ses 350 employés, le cégep lancera en septembre une attestation d’études collégiales de technicien en génie industriel se donnant en entreprise pour former des chargés de projet. L’employé est rémunéré et l’entreprise participante est subventionnée, précise Marie-Claude Deschênes, directrice générale. Ses trois centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT) contribuent à la modernisation des PME de la région.

Une expertise

À La Pocatière, on y maîtrise tellement bien la soudure au laser que l’on planche sur une solution pour disposer des déchets radioactifs. Solutions Novika, un CCTT qui s’est construit le plus beau bâtiment du parc industriel, travaille de pair avec la Société de gestion des déchets nucléaires du Canada pour fabriquer des cellules d’une étanchéité à toute épreuve. Dans ces tombeaux seront entreposés des cercueils en bentonite servant à l’encapsulage des grappes irradiées. Ces travaux utilisant une soudure hybride laser/GMAW ont attiré l’attention des médias au pays.

Une perle

Grâce au transfert de la technologie de soudure laser en provenance du CCTT voisin, Technologie InovaWeld, concepteur de l’inovadrum (un baril en acier inoxydable de grade alimentaire), a réussi à multiplier par 16 la productivité de ses soudeurs. En activité depuis 2010, le fabricant emploie 45 personnes. À quelques semaines du début des sucres – Citadelle est un client majeur –, l’usine est une véritable fourmilière, jour et nuit. InovaWeld offre aussi en sous-traitance du soudage au laser haute puissance.

Un fleuron

Se relever d’une fermeture pour bâtir un fleuron industriel relève de l’exploit. Ottawa a fermé sa ferme expérimentale de La Pocatière en 1997. Le milieu s’est pris en main et a créé le Centre de développement bioalimentaire du Québec (CDBQ), où on a investi près de 30 millions au fil des ans. L’incubateur bioalimentaire de 30 000 pi2, dirigé par Katy Dumont, loge des entreprises et loue des usines pilotes favorisant la conception de produits. Des travaux de 5,5 millions viennent de commencer. Le complexe s’agrandit pour accueillir des infrastructures de R-D dans le domaine des boissons fermentées.

Un ajout

Fondée en 2015, Ras L’Bock, de Saint-Jean-Port-Joli, construit cet hiver une brasserie à La Pocatière au coût de 2,3 millions, ce qui permettra de multiplier par 6 la capacité de production, à 6000 hectolitres. « On a un côté espiègle. On prend la qualité de nos produits au sérieux, mais on aime s’amuser », confie, sourire en coin, le copropriétaire Alexandre Caron. Le brasseur de La Solution (IPA) a notamment profité d’un apport du Fonds d’investissement de la Côte-du-Sud, alimenté par 40 personnes d’affaires.

Une institution

Même si ses origines remontent à 1859 avec l’ouverture de la première école permanente d’agriculture de langue française en Amérique, le campus de La Pocatière de l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA) reste des plus actuels, comme en font foi ses formations en agriculture biologique et son unité de production laitière biologique, un mégadome blanc marquant la plaine, conçue dans un souci du bien-être animal. Proactive, la maison d’enseignement offrira l’automne prochain une attestation d’études collégiales sur le contrôle de la fabrication de boissons alcoolisées, ce qui répondra aux besoins des microbrasseries et des distilleries qui se multiplient.

Un défi

Ville de 4000 habitants à peine, La Pocatière veut se montrer sous son meilleur jour pour attirer la main-d’œuvre spécialisée dont elle a besoin pour contrer le vieillissement de sa population, une situation qui se vit partout dans l’est du Québec. Propriétés à prix raisonnables, hôpital et services d’éducation du primaire au cégep sont des atouts pour attirer les familles. Le Centre Bombardier, un amphithéâtre moderne de 1800 places, dispose de tout ce qu’il faut pour accueillir une équipe junior ou sénior de niveau AAA.

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