Chronique

Comment protéger nos enfants ?

J’ai eu la chance d’arrêter de jouer au baseball à 14 ans.

L’été suivant, un nouvel entraîneur a pris en charge notre équipe. Un jeune homme du coin, gentil, fin connaisseur, excellent pédagogue. Un prodige. Quelques saisons plus tard, à 25 ans, il dirigeait déjà un club junior majeur.

Ma chance ? L’avoir évité.

C’était un pédophile.

La police lui a passé les menottes au terrain de baseball. Le juge l’a condamné à 18 mois de prison pour avoir agressé sexuellement quatre adolescents.

Un détail m’a glacé le sang. Les agressions ont commencé en 1991. L’année où il est devenu l’entraîneur de mes amis d’enfance…

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Ce n’est malheureusement pas un cas isolé. Depuis 20 ans, les tribunaux du pays ont condamné 222 entraîneurs pour des délits sexuels envers des mineurs. Des journalistes de Radio-Canada sont arrivés à ce nombre en épluchant des milliers d’articles et de dossiers judiciaires. Ils ont retenu tous les crimes de nature sexuelle, du leurre d’enfant à la possession de matériel pornographique juvénile.

603

Nombre de victimes mineures recensées par Radio-Canada. Il s’agissait souvent d’athlètes, mais pas toujours.

Est-ce beaucoup ?

Évidemment. Une victime en est une de trop. Imaginez 603.

Suis-je surpris ?

Oui. Mais pas par le nombre élevé d’agressions. C’est plutôt le contraire. Dix cas par année en moyenne, sur les dizaines de milliers d’entraîneurs au Canada, ce n’est que la pointe de l’iceberg.

Normalement, il devrait y en avoir plus. Beaucoup plus.

En 2015, des chercheuses de l’Université Laval et de l’UQAM ont mené une vaste étude auprès de 6450 adolescents québécois. C’était un groupe hétéroclite. Certains pratiquaient un sport, d’autres non.

Leur conclusion : 1 jeune sur 200 a confié avoir été agressé sexuellement par un entraîneur. Pour ce seul échantillon, toutes proportions gardées, ça fait 32 victimes. D’autres études montrent qu’entre 2 % et 10 % des jeunes athlètes de haut niveau sont victimes d’agression sexuelle de la part d’un entraîneur.

Alors, comment expliquer un si grand écart entre les études et les condamnations ?

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Une idée répandue, c’est que les agresseurs se faufilent aisément entre les mailles du système. Ils passent d’un club à l’autre, d’un sport à l’autre, d’une province à l’autre sans être inquiétés. Pour que cesse ce jeu du chat et de la souris, des experts demandent la création d’un registre national des entraîneurs agresseurs. C’est notamment le cas de Lorraine Lafrenière, chef de la direction de l’Association canadienne des entraîneurs.

« Ça nous prend un registre, m’a-t-elle dit hier. Ou bien une liste des bonnes personnes, ou bien une liste des mauvaises personnes. Mais l’information doit être disponible. »

Pensez à une base de données, accessible en ligne, dans laquelle on retrouverait tous les antécédents judiciaires et les sanctions d’un entraîneur.

Sur papier, c’est un beau projet. Il est vrai que ce ne sont pas tous les clubs qui ont les ressources pour vérifier au plumitif les antécédents criminels de leurs entraîneurs.

Dans la réalité, c’est complexe. Recenser les condamnations, d’accord, c’est du domaine public. Mais que fait-on avec « le reste » ?

Les rumeurs ?

Les soupçons ?

Les enquêtes internes ?

Les allégations qui ne font pas l’objet de plaintes ?

Qui peut écrire dans ce registre ? Qui peut le consulter ? Comment gérer les parents qui demandent l’accès à l’information ?

Pour que le registre soit efficace, l’information devrait circuler facilement. On peut présumer que des milliers de dirigeants de clubs auraient accès à ce document.

« C’est un projet compliqué, a reconnu Mme Lafrenière. Il y a plusieurs juridictions impliquées. Il faut s’entendre sur les règles, sur un code de conduite. Mais je pense que la priorité, au-delà des droits de la personne, ça doit être la sécurité des enfants. »

Nous sommes tous pour la sécurité des enfants, évidemment. N’empêche, les risques de dérapage et de diffamation d’un tel registre m’apparaissent bien réels. Sans compter qu’il serait inefficace contre les premières agressions.

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Je pense que l’écart entre les études et la réalité tient plutôt à autre chose : la difficulté pour les athlètes mineurs de dénoncer leur agresseur.

Un entraîneur exerce un grand contrôle sur l’avenir d’un jeune sportif. C’est surtout vrai au niveau élite. Il décide de son temps de jeu. De sa place dans l’équipe. Des compétitions auxquelles il participe. Il est souvent le lien entre l’athlète d’un côté, les dépisteurs et les décideurs de l’autre.

En gros, si un athlète veut progresser dans sa discipline, il doit entretenir une très bonne relation avec son entraîneur. Ça crée une situation de dépendance. Dans la presque totalité des cas, la relation est saine. Mais ça reste un écosystème favorable aux abus.

La culture machiste du sport rend également difficile la dénonciation par les jeunes hommes. Revenons au cas de l’entraîneur de baseball. Ça aura pris six ans avant que les victimes portent plainte. C’est très rapide. En Angleterre, selon SurvivorsUK, les hommes victimes d’une agression sexuelle attendent en moyenne 26 ans après les gestes pour déposer une plainte. Et ça, c’est seulement parmi ceux qui les dénoncent.

Alors, comment mieux protéger nos enfants ? En facilitant la dénonciation.

Est-ce possible ?

Oui. Le Canada peut apprendre du Royaume-Uni, aux prises avec un scandale d’entraîneurs de soccer pédophiles. La police a identifié plus de 300 suspects, près de 850 victimes.

Devant l’ampleur du drame, la Société nationale pour la prévention de la cruauté envers les enfants a lancé un projet tout simple : une ligne téléphonique d’urgence.

L’organisme s’est trouvé deux ambassadeurs, deux symboles de masculinité – les joueurs Alan Shearer et Wayne Rooney – pour convaincre les victimes de briser le silence. Trois semaines après le lancement, la Société a reçu 1700 appels. Plus de 600 cas ont été soumis à la police, qui a créé une escouade pour enquêter sur ces crimes.

Les gouvernements et les fédérations devraient financer un projet semblable ici. Au Québec, l’organisme Sport’Aide offre des services d’accompagnement aux jeunes victimes de violence dans le milieu sportif. Ses dirigeants font avec les moyens qu’ils ont. Mais vient un temps où un dépliant et un site web ne suffisent plus.

Il est temps que nous ayons un grand dialogue. Pour une plus grande présence d’intervenants sociaux sur nos terrains de sport, dans nos piscines, nos arénas. Au début de chaque saison, chaque athlète devrait rencontrer une personne indépendante qui lui présenterait les recours possibles en cas d’agression. Chaque entraîneur, entraîneur adjoint, gérant, directeur, parent devrait suivre une formation d’une heure pour reconnaître les signes inquiétants de la présence d’un agresseur dans l’entourage d’un athlète.

Oui, un tel déploiement engendre des coûts élevés.

Mais ce n’est rien comparé au prix que paiera la 604e victime.

Voici des signes inquiétants qu’on peut retrouver chez un enfant agressé sexuellement par un entraîneur, selon l’Académie américaine de pédiatrie.

• Désir d’abandonner son sport

• Déclin de la motivation et de l’enthousiasme

• Perte de concentration

• Chute des performances

• Augmentation des blessures et du temps de récupération

• Évitement des séances avec son entraîneur

Source : www.aappublications.org/news/2018/02/ 23/coaches022318

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