Kim Nguyen

D’un humain à un autre

Après Two Lovers and a Bear, Kim Nguyen s’est tout de suite lancé dans le tournage d’un film au cœur duquel figure une histoire d’amour bien contemporaine, qui éclôt dans un contexte bien particulier. Bien qu’ayant divisé la critique, Eye on Juliet s’inscrit de façon cohérente dans la démarche du réalisateur de Rebelle. Qui aimerait bien, aussi, avoir l’occasion de tourner de nouveau un film en français…

Un peu plus tôt cette semaine, Kim Nguyen était à Bruxelles, assis à une table de montage dans les locaux d’une société belge, coproductrice du film The Hummingbird Project. Même si ce long métrage, dont les têtes d’affiche sont Jesse Eisenberg, Alexander Skarsgård et Salma Hayek, a été tourné principalement à Montréal l’automne dernier, l’étape de la postproduction durera encore quelques mois, histoire de pouvoir soumettre le film aux grands festivals de cinéma de l’automne.

« J’ai enchaîné les films chaque année, sans jamais avoir eu le temps de profiter de la période de finition », explique le cinéaste au cours d’un entretien téléphonique accordé à La Presse.

« Là, j’ai l’occasion de le faire, et j’adore ça. Je peux explorer plein de choses en montage, d’autant qu’on dispose d’un budget conséquent. C’est du bonbon ! »

Un conte moderne

L’actualité du réalisateur de Rebelle le ramène cependant à son film précédent. D’abord lancé à la Mostra de Venise, où il a été sélectionné dans la section parallèle Venice Days (un peu l’équivalent de la Quinzaine à Cannes), projeté aussi au festival de Toronto (et au Festival du nouveau cinéma à Montréal), Eye on Juliet relate la rencontre improbable entre Gordon (Joe Cole), opérateur d’hexapode chargé de surveiller des installations pétrolières dans le désert saharien à partir de son bureau installé en Amérique, et Ayusha (Lina El Arabi), jeune femme du Moyen-Orient promise à un homme plus âgé, qu’elle ne souhaite pas épouser.

Même si des milliers de kilomètres les séparent, un lien s’établit entre eux et le récit emprunte alors la forme d’un conte moderne. Le scénario, que Kim Nguyen a écrit seul, a eu plusieurs incarnations avant que le cinéaste ne s’engage dans le tournage du film, lequel a eu lieu à Ouarzazate, au Maroc, ainsi qu’à… Laval.

« À travers cette histoire, j’ai voulu évoquer l’isolement des êtres humains dans un monde qui, pourtant, est très axé sur les communications grâce à la technologie. »

— Kim Nguyen

« Au moment où j’ai écrit le scénario, des choses devenues courantes maintenant commençaient à peine. Les applications de rencontres comme Tinder, par exemple. Ou l’usage des drones. Quand je suis allé au Moyen-Orient, j’ai senti ce sentiment d’isolement entre les hommes et les femmes, mais je n’ai pas l’impression qu’en Occident, on communique davantage entre nous. Cette difficulté est omniprésente dans le monde actuel. Et engendre de plus en plus de solitude, on dirait. 

« Je ne suis pas tout à fait pessimiste, cependant. Les occasions qu’ont les humains de se retrouver entre eux se font peut-être plus rares, mais elles existent encore, peut-être davantage en Europe qu’en Amérique, cela dit. »

Un accueil au départ difficile

Lorsqu’il a lancé Eye on Juliet à Venise, Kim Nguyen a pu constater là-bas que son film pouvait susciter des réactions diamétralement opposées.

« Après les passages dans les festivals, le film a été un peu plus difficile à vendre, car les opinions ont été très tranchées. Très favorables ou très mauvaises. J’en suis parfaitement conscient, et j’assume complètement. D’abord, la sélection à Venice Days était géniale. Les deux premières critiques qu’on a pu lire étaient toutefois assassines, vraiment très difficiles. Peut-être s’attendaient-ils à un War Witch 2 [le titre international de Rebelle] ? À une approche plus réaliste ? J’aurais peut-être dû rendre l’aspect utopique du récit plus évident, mais j’ai été démoli sur le coup.

« Puis, poursuit-il, j’ai accordé une entrevue à des journalistes polonais, car le film avait déjà été acheté pour leur territoire. Alors que je m’attendais à être massacré, ils m’ont dit que c’était le meilleur film de la section ! Le prix de la critique européenne nous a aussi été attribué. Il est vrai qu’avec les Rotten Tomatoes et IMDb de ce monde, il devient plus difficile de vendre un film qui ne fait pas l’unanimité. Je crois qu’il est presque plus facile de gérer un accueil tiède que des réactions aux antipodes. »

« J’ai beaucoup aimé faire ce film parce qu’il me posait un beau défi formel : faire ressentir au spectateur la proximité entre deux personnes séparées par une grande distance. »

— Kim Nguyen

Du français à l’anglais puis au… russe ?

Révélé il y a 15 ans grâce au film Le marais, sélectionné aux Oscars dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère en 2013 grâce à Rebelle, Kim Nguyen en est aujourd’hui à son troisième long métrage de langue anglaise d’affilée. Est-ce à dire que son avenir de cinéaste réside uniquement dans les projets où tout se déroule dans la langue de Shakespeare ?

« J’en éprouve une certaine tristesse, dit-il. J’ai eu pendant un moment le projet de porter à l’écran un roman d’époque qui se déroule chez nous au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au moment où la société s’est beaucoup industrialisée. Mais obtenir un budget de six ou sept millions de dollars pour un film qui n’est pas une comédie est très difficile au Québec, voire impossible. Réaliser un film d’époque avec trois millions exige beaucoup trop de compromis. Pour l’instant, je suis dans une vague de films en anglais, mais j’espère sincèrement pouvoir tourner un film dans ma langue aussi.

« Écrire en anglais est d’ailleurs l’une des choses les plus difficiles à faire, reconnaît-il. Je suis en train de travailler à une adaptation de la pièce d’Olivier Kemeid Moi, dans les ruines rouges du siècle. J’écris en français, mais nous devons faire aussi une traduction en anglais pour pouvoir parler à nos partenaires, histoire de pouvoir éventuellement le tourner en russe ! Mais à l’écriture, je me rends compte à quel point les langues anglaise et française sont intrinsèquement différentes. Quand, dès le départ, le projet est anglophone, je préfère quand même l’écrire directement en anglais ! »

Eye on Juliet (Regard sur Juliette en version française) prendra l’affiche le 20 avril.

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