Chronique

Le cœur arraché

L’entrevue en direct à LCN a été fixée le lendemain à l’aube. Martin Leblond est prêt. Il sait ce qu’il a à dire.

Et il sait exactement comment l’entrevue va se terminer.

Vers midi trente, un recherchiste de la chaîne l’appelle pour confirmer le rendez-vous en studio. « Je dis : “6 h 48, demain.” Je suis motivé. Je suis prêt. »

Martin Leblond raccroche. Puis il fait ce qu’il a toujours fait : travailler. Sans s’arrêter. Jusqu’à minuit, il reste penché sous le capot de ses taxis, seul dans son garage du quartier Chauveau, à Québec.

Puis il rentre à la maison, fourbu, pour mettre de l’ordre dans ses papiers. Au cas où.

Il ne dort pas. « De minuit à 5 h 30, quand le taxi vient me chercher, chaque minute est comme une demi-heure… »

Le temps étire sans fin cette nuit plus noire que les autres. Mais pas une seule seconde il ne songe à reculer.

À l’aube, il est plus déterminé que jamais. À bord du taxi qui le conduit vers les studios de LCN, il rumine furieusement. « Ça va brasser. [François Legault] n’écoute pas. Il pense qu’on n’est rien. J’ai tout perdu. Il ne croira pas à ça. »

Personne, au Québec, ne pourra y croire.

Dans les studios de LCN, l’ambiance est bon enfant. Les techniciens badinent avec Martin Leblond, tentant peut-être de le mettre à l’aise, lui qui n’a jamais accordé d’entrevue de sa vie. Sans doute croient-ils à un invité particulièrement nerveux de passer en direct à la télévision.

Il s’installe face à la caméra. Un micro au collet. Un X-Acto dans la poche.

À 6 h 48, l’animateur Jean-François Guérin, basé à Montréal, commence à l’interroger en ondes. Martin Leblond est propriétaire de 20 permis de taxi. Comment va-t-il s’en sortir avec le projet de loi 17, qui réduit leur valeur à néant ? Comment va-t-il garder la tête hors de l’eau ?

Martin Leblond n’a pas de réponse à lui offrir. Il se noie déjà.

« Les trois premières minutes, je suis vraiment là. Boum, boum, boum, je réponds aux questions. Mais après, je ne suis plus là. » Il se met à balbutier. Il n’a plus qu’une chose en tête.

Au bout de six minutes, il se lève. « Je n’ai absolument rien à perdre. M. Legault n’a pas de cœur, il m’a enlevé mon cœur ! » Il brandit son couteau de précision et se taillade le poignet.

La caméra coupe.

***

Au début, Martin Leblond ne croyait pas à la menace.

Même si Uber défonçait tout sur son passage, bouleversant l’industrie du taxi et s’imposant dans toutes les villes du monde avec la délicatesse d’un rhinocéros. Il n’y croyait pas.

Pas ici. Pas au Québec.

« Je disais aux chauffeurs : “Allez travailler. Servez les clients. Ne faites pas la grève.” »

Il était si optimiste qu’en 2015, il s’est endetté pour acquérir huit permis de taxi supplémentaires. Il voulait se lancer dans l’aventure des voitures électriques, comme Téo Taxi. Il voyait grand.

A-t-il été naïf ? Peut-être. Mais à l’époque, les autorités semblaient prêtes à défier le rhinocéros coûte que coûte. Le ministre des Transports accusait Uber d’enfreindre la loi. La Ville de Montréal envoyait les voitures de ses chauffeurs par centaines à la fourrière municipale.

Comme ailleurs, les autorités ont fini par plier l’échine. Pour accommoder le rhinocéros, l’État s’apprête à abolir les règles qu’il avait lui-même écrites, il y a 46 ans, afin d’encadrer l’industrie du taxi. Du même coup, il risque de priver de gagne-pain des milliers de propriétaires comme Martin Leblond.

« Du jour au lendemain, on change les règles du jeu. Avec toutes les réglementations, toutes les lois qui existent au Québec, je n’aurais jamais cru ça possible. Jamais. Pour faire entrer un concurrent illégal, on nous élimine… »

— Martin Leblond

Martin Leblond balaie son garage du regard. Des plaques d’immatriculation pour taxi sont accrochées au mur, bien en vue entre deux rangées d’outils. Sa fierté.

À quelques kilomètres d’ici, mais dans un tout autre univers, au Salon bleu, les élus débattent aujourd’hui même du projet de loi 17, qui reléguera ces plaques au musée.

Et qui consacrera l’entrée du Québec dans le Far West du « transport rémunéré de personnes par automobile ».

Espérons que les élus aient une pensée pour Martin Leblond, au fond de son garage, lorsqu’ils voteront pour ce « progrès ».

***

Martin Leblond est un self-made-man.

Il a vendu sa petite entreprise de déménagement, en 2002, pour acheter son premier taxi. Puis il en a acheté un deuxième, un troisième. Et ainsi de suite.

« Pour réussir, il faut que tu travailles, que tu te défonces. C’est ce que j’ai fait. J’ai monté échelon par échelon. Je n’ai pas triché, personne ne m’a donné une chance. »

Il connaissait les règles du jeu. Quand on se lance en affaires, on risque parfois la faillite. Il était prêt à payer pour ses erreurs de gestion. Prêt à faire face à une crise. Mais pas à ce que le gouvernement lui tire le tapis sous les pieds.

Les compensations annoncées n’y changeront rien. Après la déréglementation, plus personne n’aura avantage à louer ses taxis. Pourquoi faire, quand le premier venu pourra utiliser son propre tacot et s’improviser chauffeur ?

À 48 ans, Martin Leblond se retrouvera avec des taxis plein le garage, mais personne pour les conduire. Avec des centaines de milliers de dollars de dettes, aussi.

Pour lui, c’est la fin.

C’est tout cela qu’il ruminait à bord du taxi qui le conduisait aux studios de LCN, au petit matin du 29 mars.

Il en est ressorti en ambulance. Il avait voulu que ça brasse ; il a été servi. L’industrie du taxi a immédiatement suspendu ses moyens de pression. Le ministre des Transports, François Bonnardel, s’est dit « sincèrement bouleversé ».

Ce matin-là, Martin Leblond a réussi à ébranler le Québec.

Tandis que les chirurgiens de l’Enfant-Jésus se penchaient sur son poignet blessé, la multinationale Lyft, principale concurrente d’Uber, célébrait triomphalement son entrée en Bourse sous une pluie de confettis roses, à Los Angeles.

***

Tout cela n’était-il qu’un coup d’éclat ?

« J’étais prêt à y passer », répond-il.

Martin Leblond est un homme de peu de mots.

Sa vie n’a jamais été en danger. Mais l’entaille était profonde. Assez pour sectionner des tendons, que les chirurgiens sont parvenus à étirer et à recoudre. « J’ai été chanceux. »

En voyage au Costa Rica, sa fille a appris sa tentative de suicide en même temps que tout le Québec. Elle a vu son père s’ouvrir les veines… sur Facebook. Un énorme choc.

Il s’en veut de lui avoir fait subir ça. Il assure qu’il n’a plus envie de mourir. Qu’il a fait une erreur. Et qu’il n’a pas besoin d’aide.

Il sourit. « Tu penses que j’en ai besoin, toi ? »

Il n’a accordé aucune entrevue, à part celle-ci, à la fin de mai. Il s’est jeté dans le travail, comme toujours. Dans son garage, il rafistole ses taxis dix heures par jour, sept jours sur sept.

Mais ça ne durera pas, il le sait.

D’ailleurs, il n’a plus vraiment le cœur à l’ouvrage.

« Avant, s’il y avait une crevaison, je courais, je réparais, je me disais : “Martin, plus tard, ça va te rapporter.” Aujourd’hui, je ne cours plus. Ils m’ont enlevé mon rêve.

« Mon cœur, ils me l’ont arraché. »

Besoin d’aide ?

Si vous avez besoin de soutien ou avez des idées suicidaires, vous pouvez communiquer avec un intervenant de Suicide action Montréal au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)

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