festival de jazz

Le Festival international de jazz de Montréal se terminait hier soir. Dernier tour d’horizon de la 39e édition.

The War on Drugs

Le triomphe de l’authenticité

Une soirée parfaite. Un soleil couchant, un temps de rêve, une marée humaine et les intenses mélodies du groupe rock américain The War on Drugs balayant la place des Festivals. Une fin de Festival de jazz à faire oublier tout le reste, du moins le temps d’une soirée.

Pour commencer, The War on Drugs a choisi Brothers, chanson tirée du troisième album Slave Ambient, sorti en 2011 avant que le groupe connaisse un plus grand succès.

C’était pour rebondir avec Pain, la power ballad de son dernier album – A Deeper Understanding, Grammy du meilleur album rock. « Je résiste à ce que je ne peux pas changer », y chante Adam Granduciel.

On ignore si l’auteur-compositeur et sa bande résistent aux changements de l’industrie musicale. Or, l’authenticité a triomphé sur la place des Festivals, hier soir.

La recette n’était pas compliquée. Devant la foule, il y avait six hommes aux cheveux longs, tous de grands instrumentistes, à la mi-parcours de leur vie. Ils se produisaient sans artifice devant des dizaines de milliers personnes. Leur seule arme redoutable ? Des mélodies qui prennent aux tripes.

Un spectacle rock à la fois galvanisant et réconfortant. Comme celui de Neil Young la veille sur les plaines d’Abraham lors du Festival d’été de Québec. Rassurant, non ?

Excellent son

Pour sa troisième visite à Montréal après des spectacles à la Casa del Popolo et à Osheaga, The War on Drugs ne pouvait espérer mieux. Le sextette – complété par David Hartley, Robbie Bennett, Charlie Hall, Jon Natchez et Anthony LaMarca – a profité de conditions sonores et météorologiques excellentes.

La formation de Philadelphie a interprété de nombreux extraits de ses deux derniers albums, Lost in the Dream, ainsi que A Deeper Understanding, sorti il y a un an.

Il a néanmoins habilement pigé dans le reste de son répertoire. Ici, une pièce du tout premier album (quand Kurt Vile était de l’aventure), Arms Like Boulders. Là, une reprise d’Accidentally Like a Martyr de Warren Zevon avant la très « Springsteen » (à qui le groupe est comparé) Baby Missiles.

Dans sa chanson Strangest Thing, Adam Granduciel dit être « entre la beauté et la douleur ». Cette image colle bien aux chansons remuantes de son groupe.

Forcément, il en résulte des spectacles où le public est plus attentif et épris que dansant.

Pendant les nombreux solos de guitare et de cuivres, c’était beau de voir des gens à la fois en symbiose et en recueillement.

Initiés au groupe ou pas, tous ont néanmoins tapé du pied au son des accords galopants de la chanson la plus populaire du groupe, l’irrésistible Red Eyes (écoutée plus de 60 millions de fois sur Spotify).

On pardonne au timide et réservé Adam Granduciel d’avoir dit un banal « merci, Canada » à la foule, en ajoutant que c’est « le plus bel endroit ». Après tout, il est beaucoup question de grands espaces et de nature dans ses textes.

Adam Granduciel, né Adam Granofsky, porte bien son nom d’artiste.

Ses mélodies s’élancent dans les grandeurs du ciel, mais ses questionnements existentiels d’homme ordinaire nous gardent les deux pieds sur terre.

Le triomphe de l’authenticité, disait-on, pour la clôture du 39e Festival de jazz.

Place au 40e anniversaire l’an prochain.

Et sachez que The War on Drugs remet cela ce soir au Festival d’été de Québec.

Dans le cercle élargi de Bobby McFerrin

Bobby McFerrin a rempli la Maison symphonique d’inconditionnels venus l’entendre chanter… et aussi chanter ! Le célébrissime artiste afro-américain reprenait ainsi un projet choral des plus fédérateurs : Circlesongs, créé en 1997 et repris hier soir dans le cadre d’une tournée estivale.

On connaît les techniques innovantes du soliste, fondées sur l’improvisation, la percussion corporelle, la résonance de la cage thoracique, sans compter une banque infinie d’onomatopées que génèrent les cordes vocales, la langue, les lèvres, les joues et autres organes de la bête humaine.

Assisté des chanteurs/beatboxers/bruiteurs Joey Blake et David Worm, capables de reproduire vocalement une section rythmique, Bobby McFerrin a accueilli sur scène une quinzaine de voix regroupées au sein du Jireh Gospel Choir, fondé à Montréal en 1996 par Carol Bernard.

Le concept de Circlesongs repose sur une polyphonie vocale des plus singulières. Le chanteur commence un motif vocal, que reprend ensuite une section du chœur. Puis il en suggère un deuxième à une autre portion de l’ensemble vocal, et ainsi de suite jusqu’à ce que la superposition de couches vocales produise une œuvre conçue ici et maintenant.

Ainsi donc, les consignes sont imaginées et distribuées en temps réel, une polyphonie vocale s’érige devant nous, comme par magie. 

Les références culturelles y sont multiples : musiques sacrées européennes ou afro-américaines, musiques profanes, éléments de gospel ou de doo-wop, on en passe. Convenons que cette pratique se veut à la fois nourrissante et distrayante.

Pour ajouter au ravissement, Bobby McFerrin et ses acolytes suggèrent à l’auditoire d’entonner à son tour de courtes phrases musicales. Le public est alors circonscrit en sections distinctes, chacun a une tâche à accomplir pour permettre l’envol des solistes sur scène.

Chacun a le sentiment de faire partie de l’exécution, et l’on devine que de nombreux spectatrices et spectateurs se sont présentés à ce concert avec l’intention ferme d’y chanter.

En fait, ce concert immersif de Bobby McFerrin n’est pas une question de puissance vocale ou de perfection vocale, il s’agit plutôt d’une affaire de créativité individuelle ou collective. Mais… y a-t-il un danger de formule avec ces Circlesongs ? Possible redondance ? Comme dirait l’autre, « plus un cercle s’accroît, plus il donne l’impression de filer droit »…

Soft Machine

Machine un peu vieillotte… et pas très soft

Quelques petites minutes ont suffi pour observer que les fans de la formation Soft Machine, attendue à Montréal après quatre décennies d’absence, ne se pouvaient tout simplement plus, hier au Monument-National.

Chaque intervention du quartette était applaudie à tout rompre, chaque intervention bruyamment acclamée, la moindre fréquence émise était motif de jubilation.

De retour après une trrrrrrrrrès longue pause d’Amérique, donc, le quartette anglais s’est fait vachement désirer. Et pour cause ? Chose certaine, il s’agit là de l’un des premiers groupes rock ayant greffé le jazz et l’improvisation libre à ses matériaux de création, des archives sonores en témoignent.

Issus de cette époque glorieuse, les fans de prog et de jazz rock ont chéri les découvertes de Soft Machine, comme ils l’ont fait pour tant de groupes anglais que l’on se gardera d’énumérer. Ça se passait à la fin des années 60, ça le faisait au début des années 70… et ça ne le fait peut-être plus en 2018.

Par-delà la nostalgie et la reconnaissance de l’apport historique de ces valeureux septuagénaires, cette facture a pris des rides sur scène. Elle n’a certes pas la fraîcheur des propositions signées Robert Fripp, pour ne citer que cet exemple probant.

La relecture du répertoire ancien de Soft Machine et l’exécution des œuvres récentes de la formation nous replongeaient très vaguement dans ce son rock expérimental d’une autre époque. 

L’approche suggérée hier était plutôt sale et acidulée, plutôt limitée techniquement – bien sûr au regard des standards d’aujourd’hui.

Contrairement à ce qu’on observe dans moult enregistrements de Soft Machine, les intégrations de jazz étaient plutôt ténues hier soir, l’esprit rock dominant les autres influx stylistiques malgré l’instrumentation – guitare électrique, claviers, saxophone, batterie. Quelque peu brouillon, dans l’ensemble, le jeu collectif menait à conclure que l’époque de Soft Machine est bel et bien révolue.

Machine un peu vieillotte… et pas très soft.

— Alain Brunet, La Presse

Les intersections d’Emie R Roussel

En début de soirée hier, L’Astral était rempli pour le trio d’Emie R Roussel. De concert avec Dominic Cloutier, batterie, et Nicolas Bédard, contrebasse et basse électrique, la pianiste québécoise y présentait la matière de son récent album Intersections, évoquant ses parcours croisés sur la planète jazz.

Des rencontres d’Emie R Roussel sont d’ailleurs évoquées sur cet album récent, sous étiquette Effendi : d’où leur invitation sur scène. Le premier au programme fut Lex French, très bon trompettiste montréalais d’adoption (originaire partiellement de Nouvelle-Zélande) que l’on voit de plus en plus à l’œuvre. Hier, Mme Roussel l’a accueilli au piano électrique.

L’invité suivant est une influence importante de Nicolas Bédard, soit le bassiste Norman Lachapelle, vétéran de la scène locale et renommé pour sa musicalité exceptionnelle – on l’a si souvent constaté, notamment aux côtés de Karen Young qu’il a longtemps accompagnée. Basse et contrebasse en tandem, donc, assorties également de piano électrique.

Troisième invitée spéciale à ce programme, la très douée Malika Tirolien a remisé son français et son créole guadeloupéen pour ainsi chanter un texte anglo sur l’amour qui s’envole et les appréhensions qui s’ensuivent, le tout coiffé de superbes vocalises qui en rehaussent l’interprétation.

En somme, du travail bien fait, des musiques de notre temps, exécutées par des interprètes et improvisateurs chevronnés, et une très bonne pianiste à la barre. Voilà néanmoins le niveau désormais obligatoire pour mener une carrière nationale avec quelques primes à l’étranger.

Emie R Roussel poursuit son développement, sa carrière est encore jeune… Feu vert aux intersections.

— Alain Brunet, La Presse

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