VINCENT MARISSAL

Être son meilleur pire ennemi

Il aura suffi d’une seule petite phrase sur Facebook, vendredi, pour que l’offensive Jean-François Lisée 3.0, le nouveau JFL drôle, ouvert et rassembleur, prenne le bord, rappelant du coup que le député de Rosemont et aspirant chef du Parti québécois peut être teigneux lorsque ça chauffe.

Jean-François Lisée, qui est tellement pointilleux sur tout ce qu’on dit ou écrit à son sujet, qui ne laisse rien passer et qui se réclame de la plus grande rigueur, a commis un amalgame malhonnête, facile et mesquin en laissant entendre que le prédicateur Adil Charkaoui appuyait Alexandre Cloutier. M. Lisée, qui aime bien se présenter comme le Bernie Sanders du PQ, semble plutôt, cette fois-ci, s’être inspiré des tactiques de Donald Trump pour attaquer son principal adversaire dans la présente course à la direction du Parti québécois.

Cela n’aurait rien coûté à Jean-François Lisée de présenter ses excuses à M. Cloutier (après tout, il a retiré ses paroles, ce qui prouve qu’elles étaient inappropriées). Au contraire, cela lui aurait permis de regagner quelques points perdus par sa boulette de vendredi. Mais l’orgueil aura été ici, apparemment, plus fort que le jugement, qui soulève tout de même quelques questions pour la suite.

À supposer que M. Lisée devienne chef du Parti québécois, s’emportera-t-il contre Philippe Couillard et les ministres libéraux, leur balancera-t-il des « Heille ! Écoute-moi quand j’te parle » ou les attaquera-t-il avec des amalgames douteux ?

M. Lisée se défend en disant qu’il ne faut pas prendre cette allusion Charkaoui-Cloutier au premier degré, mais en associant le premier au second, il devait bien savoir qu’il mettrait le feu dans la campagne, non ?

La fin de semaine a été dommageable pour Jean-François Lisée, certes, mais elle l’aura été encore plus pour le Parti québécois. 

Visiblement, l’appel au calme et à la discipline lancé ces derniers jours par le chef intérimaire, Sylvain Gaudreault, n’a pas été entendu, et certainement pas respecté. Le PQ est devenu, plus que jamais, son propre meilleur ennemi.

Devant ce spectacle, les libéraux rient dans leur barbe et les caquistes se frottent les mains. Peu importe qui, d’Alexandre Cloutier ou de Jean-François Lisée (Martine Ouellet et Paul St-Pierre Plamondon ne peuvent, réalistement, gagner), devient chef, il y aura tellement de dissensions et de tension dans ce caucus que cela occupera le successeur de PKP à temps complet au cours des prochains mois. Nous entrons, je le rappelle, dans la troisième année du gouvernement Couillard et, donc, en pré-période électorale.

En outre, cette course, qui n’est même pas encore terminée, laissera des cicatrices vives et visibles sur l’image publique du PQ, qui devra, en même temps, reprendre sa place d’opposition officielle à l’Assemblée nationale et préparer la prochaine campagne électorale. La chicane et les guerres intestines, c’est pas « winner » pour remobiliser et regarnir les coffres.

Ce qui est troublant, ici, c’est qu’au départ, les quatre candidats dans la course à la direction du PQ s’entendaient sur deux choses : utiliser le rapport Bouchard-Taylor comme base et, surtout, ne pas retomber dans les débats déchirants de la charte. Si M. Lisée y replonge avec un tel enthousiasme, c’est que le stratège en lui croit y voir un avantage concurrentiel. Erreur, personne n’a quoi que ce soit à gagner à patauger là-dedans.

Remarquez, le PQ n’a pas le monopole du bide en ces matières.

Le problème, au Québec, c’est que les questions du vivre-ensemble, de la cohabitation des cultures et des religions, des accommodements raisonnables et, plus généralement, de l’accueil des immigrants ne sont pas abordées par nos partis politiques dans un esprit de bien commun, mais au contraire, sous des considérations politiques partisanes et électoralistes.

Au Parti libéral du Québec, on n’ose trop en parler, on ménage la chèvre et le chou de peur d’indisposer la clientèle allophone et même anglophone, généralement plus multiculturaliste que les francophones.

C’est ce qui explique que près de dix ans après Hérouxville (au cours desquels dix ans le PLQ a été au pouvoir près de neuf ans), après la commission Bouchard-Taylor et après d’interminables débats et recommandations, les gouvernements libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard n’ont toujours pas adopté de mesures en ces matières.

Le PQ, pour sa part, a joué avec le feu en allant trop loin avec la charte de la laïcité, qui a fait fuir les jeunes et provoqué des débats fratricides qui perdurent encore à ce jour.

La Coalition avenir Québec, qui compte maintenant parmi ses stratèges l’ancien bras droit de Bernard Drainville, Stéphane Gobeil, tente elle aussi sa chance sur la pente glissante du débat identitaire. Son projet de « test des valeurs » imposé aux nouveaux arrivants ne tient pas la route juridiquement, constitutionnellement ni même socialement, mais François Legault semble penser qu’elle plaira aux électeurs inquiets de l’arrivée massive d’immigrants au Québec.

Le laisser-aller du PLQ est navrant ; l’opportunisme à courte vue de la CAQ aussi, mais pour le PQ, c’est carrément suicidaire que de rouvrir une guerre intestine sur ces questions délicates.

Surtout si c’est pour avancer des solutions extrêmes, comme l’interdiction de la burqa, ou en laissant entendre que cette tunique pourrait un jour cacher les bombes des terroristes au Québec.

On pourrait aussi faire campagne pour interdire les camions poids lourds, comme celui qui a été utilisé dans l’horrible carnage de Nice, le 14 juillet. Un coup parti sur une dérape électoraliste…

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