Une journée (presque) normale

Grâce à un tournoi de hockey, le centre jeunesse Cité-des-Prairies offre une rare fenêtre de liberté à ses jeunes détenus

Sous un soleil radieux et par un mercure (enfin) clément, un match de hockey-balle. Sur une surface glacée qui, disons-le, a connu de meilleurs jours, une équipe de jeunes hommes de 16 et 17 ans tente de se dépatouiller contre une formation qui lui est nettement supérieure. Certains se donnent à fond malgré un talent limité ; d’autres, pourtant plus doués, se traînent un peu les pieds.

La scène a quelque chose de cliché, presque folklorique. À l’exception près qu’en levant les yeux, les clôtures grillagées et le mur de sécurité nous rappellent que l’on se trouve dans la cour d’un établissement de détention.

La Presse a assisté lundi dernier à la Classique hivernale de Cité-des-Prairies (CDP), centre jeunesse où sont hébergés des jeunes contrevenants – les délinquants les plus dangereux de la province – ainsi que des garçons sous la Loi sur la protection de la jeunesse.

À regarder l’allure de la joute, rien ne trahit le fait que des tueurs, violeurs ou proxénètes composent l’équipe aux maillots foncés. Et c’est exactement le but recherché par cette journée spéciale.

Christian* est l’un des doyens parmi les quelque 120 garçons de l’établissement. À 20 ans, il bénéficie d’une dérogation pour terminer sa peine à CDP.

Pour ce jeune homme qui joue au hockey depuis qu’il est tout petit, l’activité avait quelque chose de magique.

« Ça change de la routine, on se sent nous-mêmes, presque libres. »

— Christian

« Ça ramène les gars à quelque chose de plus normal, de plus serein, de moins encadrant », explique pour sa part Kevin Major, agent d’intervention à CDP, qui a lancé la Classique hivernale il y a deux ans avec son collègue éducateur Kéven Venne-Geoffroy.

Ces deux passionnés de hockey désiraient partager un morceau de leur propre enfance avec les jeunes qu’ils côtoient au quotidien : une journée à jouer dehors dans une atmosphère de camaraderie, avec feux de camp et hot-dogs à la clé.

« On travaille avec des garçons de milieux différents, qui sont placés depuis des années et qui ont peu, sinon jamais, participé à des activités comme ça. Pour vous donner une idée, on a dû montrer à certains d’entre eux comment faire griller une saucisse ou une guimauve », illustre Julie Saint-Jean, chef de service de l’unité d’encadrement intensif et responsable de l’équipe animation milieu.

« On veut créer un contexte où ils voient des adultes s’investir pour eux. Pour que ça laisse des traces, des souvenirs. »

Le casse-tête de la sécurité

Pour l’œil non averti, le déroulement de la journée est assez banal. Huit groupes d’une dizaine de jeunes se succèdent sur la patinoire, où ils se mesurent à l’ex-hockeyeur Georges Laraque et à son « Équipe Haïti », auxquels se joignent quelques employés de CDP.

L’ambiance est bon enfant. Mais dans les coulisses, l’horaire est comme du papier à musique, essentiellement pour des raisons de sécurité.

Aux aurores, Kéven Venne-Geoffroy a fait une énième tournée de toutes les unités pour valider que les joueurs inscrits pouvaient toujours participer – l’activité est réservée aux jeunes les plus méritants. Certains noms ont dû être biffés.

« Il faut vérifier s’il n’y a pas d’interdit de contact entre certains d’entre eux, respecter des quotas dans les déplacements, surveiller les attroupements », énumère l’éducateur.

« Quand il y a des journées spéciales comme ça, les gars vont se “forcer” jusqu’au début de l’activité, poursuit-il. Dès qu’ils ont eu ce qu’ils voulaient, que ça devient plus lousse, ils vont voir des opportunités. Il faut constamment les ramener à l’ordre, être stricts dans nos commandes. »

Ainsi, pendant les trois matchs de jeunes contrevenants en matinée, neuf agents d’intervention, certains sur la glace même, supervisaient l’action, appuyés par les éducateurs et les professeurs venus encourager les joueurs.

« Si on ne fait pas attention, ça peut rapidement se transformer en désorganisation générale, poursuit Kéven. La dernière chose qu’on veut, c’est une émeute. »

En après-midi, ce sont les garçons sous la Protection de la jeunesse qui prennent d’assaut la patinoire. Le groupe est plus jeune et nécessite un encadrement moins serré. Il comprend aussi plusieurs cas de troubles de santé mentale.

On mélange donc les équipes pour équilibrer les chances. À un moment, la partie est même disputée avec six joueurs dans chaque camp. De toute évidence, le niveau de compétition a perdu plusieurs crans.

« Je m’amuse, je dépense mon énergie, mais ce n’est pas facile », confie Thomas*, 13 ans, à bout de souffle entre deux périodes.

Quelques instants après la reprise du jeu, il marque un but, explose de joie et se rue sur son éducateur pour lui taper dans la main et s’assurer qu’il a vu son exploit.

Une mince ligne

Sur la patinoire, Antoine* en mène large.

De toute évidence, le jeune homme de 17 ans est un hockeyeur d’expérience. Il souligne à gros traits ses bons coups, nargue ses coéquipiers et ses adversaires.

« Ça fait longtemps que je n’ai pas joué, mais c’est le fun. Les gars se donnent même si on est en train de se faire “clancher” », lance-t-il.

De retour sur la glace, Antoine rate un jeu. En un instant, son humeur change. Il frappe par terre avec son bâton et quitte la surface en vociférant. Sur-le-champ, des éducateurs et professeurs l’entourent, lui parlent, le calment.

« On est là pour les encourager », explique Jean-Michel Marquis, agent d’intervention.

« Il y a des gars qui ont vécu beaucoup d’échecs, qui ont de la misère à composer avec ça. On est énormément dans le renforcement positif. » 

— Jean-Michel Marquis, agent d’intervention

« La ligne est très mince, renchérit Kéven Venne-Geoffroy. On a des gars qui ont un tempérament assez bouillant, et quand ils sont en groupe, leur image est primordiale. »

« Quand ça va bien, ça va très bien, au point où ils deviennent de mauvais gagnants, ajoute-t-il. Mais quand ça va mal, ce sont de très mauvais perdants. »

Dans ces situations, l’impact des éducateurs est encore plus déterminant.

Le long des bandes, on les voyait d’ailleurs parler constamment aux joueurs, motiver ceux qui semblaient découragés, taquiner les plus vantards.

« Ils jouent un peu le rôle des parents, estime Kevin Major. Oui, c’est une clientèle difficile, mais ça reste des jeunes, des ados… »

La force du sport

Les intervenants de CDP voient d’ailleurs le sport comme un outil pour tisser avec les jeunes des liens qui les aident grandement dans leur travail quotidien.

« On devient une présence significative pour eux : quand ils sont en crise, ils savent qui on est », affirme Jean-Michel Marquis, qui est aussi responsable de la ligue de basketball de l’établissement.

« Je viens de Montréal-Nord, et je connais beaucoup de gars qui seraient dans des gangs de rue s’ils n’avaient pas choisi le sport, raconte Kevin Major. Faire du sport, c’est développer un sentiment d’appartenance, de protection, appartenir à une famille : c’est ce que des jeunes trouvent quand ils se joignent à une gang. Ici, on veut le leur donner autrement. »

Les retombées à long terme de la Classique hivernale sont forcément intangibles. Mais cela importe peu aux organisateurs.

« Si on peut toucher deux ou trois jeunes qui vont vouloir faire plus de sport à l’extérieur, c’est déjà mieux que zéro, conclut Kéven Venne-Geoffroy. C’est dur à évaluer, mais je vois presque juste des sourires sur le visage des jeunes. Tout le monde semble avoir eu du fun, c’est juste ça qui compte. »

* Les noms des jeunes ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

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