Tennis

Entre poussette et raquette

Entretien avec Tatjana Maria sur le phénomène des mères-joueuses, encore marginal sur le circuit.

Hier après-midi, sur le terrain numéro 6. Tatjana Maria s’exerce en vue de son match de premier tour de la Coupe Rogers en compagnie de son entraîneur. L’Allemande échange des balles avec Antoine Marleau, un joueur junior d’ici qui lui est prêté comme partenaire d’entraînement.

La séance semble bien banale, jusqu’à ce qu’on remarque une poussette dans le coin du terrain. Dans la poussette est couchée une fillette qui semble trouver le temps long, si on se fie à la façon dont elle s’y tortille.

Cette petite, c’est Charlotte, la fille de Maria. Et l’entraîneur, c’est Charles Édouard, le mari de Maria. Charlotte est née en décembre 2013, et depuis le printemps 2014, la petite famille voyage ensemble aux quatre coins du monde.

« Avant le voyage en Australie en janvier, elle avait seulement manqué deux de mes tournois depuis sa naissance, a raconté Maria, lors d’une généreuse entrevue avec La Presse. C’était donc notre premier long voyage sans elle. Elle ne voulait pas venir, elle voulait rester avec ses grands-parents. Je crois que c’était plus dur pour nous que pour elle ! »

On a tendance à croire que les mères-joueuses sont de plus en plus nombreuses, avec les exemples récents de Serena Williams et de Victoria Azarenka. Mais le phénomène demeure marginal. À la Coupe Rogers cette semaine, on ne compte que trois mères en simple : Maria, Azarenka et Kateryna Bondarenko (éliminée en qualifications hier).

La grossesse

La nouvelle avait fait le tour du monde : en 2017, Williams a gagné les Internationaux d’Australie en sachant qu’elle était enceinte de deux mois.

Maria, elle, a joué jusqu’à trois mois de grossesse ! « On a un ami médecin qui me suivait chaque semaine, donc ça allait. Je vomissais tout le temps, mais au moins, ça n’arrivait jamais sur le terrain ! »

L’Allemande avait alors 25 ans. Dans sa tête, il était évident que la maternité n’allait pas mettre fin à sa carrière. 

« J’ai pris quelques semaines de congé quand j’ai arrêté et ensuite, toujours pendant ma grossesse, j’ai commencé à travailler sur mon revers, pour le changer de deux mains à une main. On a un terrain à la maison, donc on y allait simplement 30 minutes par-ci ou par-là. »

— Tatjana Maria

Williams a vécu un accouchement très difficile, si bien qu’elle a dû attendre plus de six mois après la naissance de son enfant pour revenir au jeu. Maria a été plus choyée et a repris l’action à peine trois mois après être devenue mère.

« J’ai eu un accouchement de rêve ! Je n’ai pas eu de complications. Les six premières semaines, tu ne peux rien faire, mais après ces six semaines, mon médecin m’a donné le feu vert. J’ai donc recommencé lentement. Je ne voulais pas délaisser mon rôle de mère, donc pas question de passer des journées entières sur le terrain. Mais avec le terrain à la maison, ça facilitait beaucoup les choses. Quand elle dormait, on allait frapper des balles ! »

Le retour

C’est peut-être là la partie la plus difficile.

Williams et Azarenka ne manquent pas de ressources pour se doter du meilleur encadrement possible afin de concilier tennis et famille. Sportivement, leur statut de grandes vedettes leur ouvre les portes dans tous les tournois. Rappelons d’ailleurs que Williams bénéficiait d’un des quatre laissez-passer que les organisateurs de la Coupe Rogers avaient le droit de distribuer…

Maria, elle, aurait tout donné pour obtenir de telles faveurs lorsqu’elle a amorcé son retour en 2014. Mais elle n’avait alors jamais grimpé plus haut que le 64e rang, donc on ne se ruait pas vers elle pour lui donner des laissez-passer.

Tout ce qu’elle avait pour repartir, c’était le règlement du classement protégé, qui lui permettait d’utiliser son classement d’avant sa pause (129e) pour s’inscrire à un tournoi du Grand Chelem. En 2015, le règlement a été bonifié et les joueuses peuvent maintenant s’en servir pour accéder à huit tournois en tout, dont deux du Grand Chelem. En mars dernier, Azarenka avait déclaré souhaiter d’autres modifications au règlement.

« Le plus difficile a été de repartir à zéro. J’étais 441e à mon retour. Donc j’ai dû retourner dans les tournois à 10 000 $. J’ai recommencé au bas de l’échelle. »

— Tatjana Maria

Les dirigeants de la WTA peuvent-ils en faire plus pour soutenir les mères-joueuses ?

« Je crois qu’ils essaient. Avec Williams et Azarenka, on a deux gros noms parmi les mères ! En ce moment, on a accès à des services de garde pendant les Grands Chelems. Ça aiderait si on pouvait aussi en avoir dans les gros tournois comme ici. Je crois qu’on en verra de plus en plus, car les joueuses peuvent jouer jusqu’à un âge plus avancé et réalisent que c’est possible de conjuguer famille et tennis. »

Maria croit aussi que les mères devraient obtenir davantage de laissez-passer pour favoriser leur retour à la compétition dans des conditions plus raisonnables. C’est d’ailleurs ce qui la fait hésiter à prendre une autre pause pour avoir un deuxième enfant.

« Si j’obtiens quelques laissez-passer, je n’aurai aucun problème à recommencer. C’est bien beau de pouvoir voyager avec la famille, mais quand tu dois repartir dans les tournois à 10 000 $, ce n’est pas toujours agréable. »

Au moins, les sacrifices ont valu la chandelle. Maria a atteint un sommet personnel au classement l’an dernier, le 46e rang mondial. Elle est aujourd’hui 82e, mais a gagné son tout premier titre sur le circuit WTA en juin dernier, à Majorque.

Elle a donc trimé dur pour revenir dans les hautes sphères du tennis. Et puis, il y a eu quelques coups de chance, comme cette semaine à Montréal. Elle devait participer aux qualifications, mais elle a obtenu sa place au tableau principal car elle a remplacé… Serena Williams !

Tatjana Maria jouera son match de premier tour aujourd’hui à 16 h 30, sur le terrain Banque Nationale, contre la Française Alizé Cornet.

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