ENJEUX

Les universités et la culture du viol

Je suis actuellement à Paris pour assister au Colloque européen sur l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’enseignement supérieur et la recherche, où je prononcerai une conférence sur la violence sexuelle et la culture du viol dans les universités canadiennes.

Vendredi dernier, au moment où je finalisais ma présentation, j’ai reçu un message d’une journaliste qui m’informait d’une situation survenue à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) le soir précédent. Des étudiants en communication ont organisé une activité qui consistait à accumuler des points en embrassant une fille, en photographiant ses seins, en participant à un concours de t-shirts mouillés, etc.

On peut évidemment se demander à quoi ces étudiants ont pensé, considérant tout ce qui a été dit et écrit sur ce sujet au cours des deux dernières années. Mais ce genre de situation se produit chaque année, particulièrement lors de la rentrée.

Même si la direction de plusieurs universités refuse toujours de l’admettre, ces situations sont le reflet d’une culture qui doit être changée.

Le terme « rape culture » a été mis de l’avant dans les années 70, par des féministes américaines qui luttaient contre les violences faites aux femmes. Ce terme a gagné en popularité au cours des dernières années, compte tenu des nombreuses situations de violence sexuelle rapportées dans les universités canadiennes et américaines. C’est aussi au cours des dernières années que le terme « culture du viol » a été repris dans le monde francophone.

Contrairement à ce que certains commentateurs prétendent, ce terme n’indique pas que tous les hommes sont des violeurs et que toutes les femmes sont victimes de violence sexuelle. Le nombre de femmes victimes de violence sexuelle en milieu universitaire est néanmoins alarmant.

Les résultats d’une étude récente réalisée dans plusieurs universités québécoises révèlent que ce serait le cas pour environ 40 % des femmes, et le terme « culture du viol » permet d’établir des liens entre les différentes situations et de rendre visible le contexte organisationnel, social et politique dans lequel elles prennent place. Ainsi, il permet d’illustrer et d’expliquer l’ampleur et la persistance du problème, en mettant en lumière les attitudes et les comportements qui banalisent la violence sexuelle, minimisent ses conséquences, déresponsabilisent les agresseurs et blâment les victimes.

UN TERME QUI DÉRANGE

Certes, le terme « culture du viol » dérange, surtout les hommes. Mais cela est peut-être inévitable lorsqu’on cherche à créer un changement profond et durable dans les relations entre les femmes et les hommes.

Changer cette culture exige la participation de toutes les instances concernées, incluant la direction des universités, les associations étudiantes et les différents syndicats, ainsi que les organismes communautaires. Les intervenantes des CALACS sont souvent celles qui soutiennent les survivantes de violence sexuelle en milieu universitaire, même si ces organisations ne reçoivent pas toujours le financement en conséquence.

La direction des universités est donc appelée à prendre ses responsabilités et à exercer un leadership qui puisse mobiliser toutes ces instances, tout en reconnaissant la mobilisation étudiante qui est déjà bien présente dans plusieurs universités québécoises. Et tout le monde serait gagnant si elles n’attendaient pas, comme l’UQO et plusieurs autres institutions, qu’une situation survienne et provoque l’indignation parmi les étudiantes et dans l’opinion publique.

Le gouvernement du Québec est aussi appelé à jouer un rôle de leadership dans ce domaine.

À cet égard, il pourrait s’inspirer du gouvernement de l’Ontario, qui a adopté une position beaucoup plus proactive, en adoptant une loi forçant les collèges et les universités à mettre en place un certain nombre de mesures pour prévenir la violence sexuelle.

Des mesures ciblées sont essentielles pour répondre adéquatement aux situations de violence sexuelle, incluant des mesures de soutien pour les survivantes, un mécanisme de plaintes, un processus d’enquête impartial, l’accès à des mesures intérimaires, etc. Ces mesures doivent être centrées sur les droits et les besoins des survivantes.

Par ailleurs, la reconnaissance d’une culture du viol met en lumière la nécessité de mettre aussi en place des mesures plus universelles, pour conscientiser l’ensemble de la communauté universitaire et amener des changements d’attitudes et de comportements.

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La situation survenue à l’UQO me force à ajouter une ligne à la longue liste d’universités canadiennes qui ont été confrontées aux manifestations de la violence sexuelle ou de la culture du viol. Au moins, cette fois-ci, tout le monde semble s’entendre sur le caractère inadmissible de cette situation. Les directions doivent se rendre à l’évidence : il n’est plus possible de prétendre que leur institution n’est pas touchée par ce problème.

Comme l’UQO l’a appris la semaine dernière, ce n’est qu’une question de temps avant qu’une situation soit rendue publique. Dans ces circonstances, les universités qui se démarquent sont celles qui reconnaissent l’ampleur et la persistance du problème et qui s’engagent de manière proactive pour créer un environnement sécuritaire et égalitaire.

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