légalisation du CANNABIS

De l’huile de CBD... avec bien peu de CBD

Alors que le cannabidiol (CBD), la substance non psychoactive du cannabis, suscite curiosité et intérêt pour ses vertus anti-inflammatoires et anxiolytiques, plusieurs entreprises aux approches parfois douteuses tentent de percer ce marché en pleine explosion. Les produits de la société gatinoise Hemprove, fabriqués à base de pâte de CBD achetée en Slovénie, suscitent bien des questions.

L’huile de CBD de Hemprove, dont plusieurs athlètes vantent les vertus sur Instagram, est l’un des trois produits que nous avons testés dans le cadre d’un reportage publié dimanche dernier au sujet de cette substance. Elle est vendue en ligne, dans des concentrations annoncées de 150, 300 ou 600 mg. Les prix vont de 45 $ à 85 $ par fiole de 30 ml, plus les frais de livraison.

La Presse a fait tester par deux laboratoires indépendants détenant une licence de Santé Canada le contenu d’une de ces bouteilles. Le laboratoire MS Pharma, de Laval, a rapporté une concentration de 0,03 % de CBD, soit environ 10 fois moins que ce que prétend l’emballage de Hemprove.

Le laboratoire PhytoChemia, de Saguenay, a ensuite confirmé la chose : l’huile de Hemprove contient 0,34 mg de CBD par millilitre, alors que la bouteille annonce « 10 mg [de] CBD spectre complet » par millilitre.

Questionné au téléphone, le propriétaire de Hemprove, William Fiset, s’est dit « déçu » de nos résultats de laboratoire. « Je pense que vous mélangez concentration et quantité », a-t-il tenté d’expliquer. Pour le démontrer, il nous a fourni ses propres analyses, réalisées par le laboratoire Canvas de Colombie-Britannique, qui ne détient aucun permis de Santé Canada pour tester le cannabis.

« À la base, j’achète une pâte qui vient de Slovénie, explique-t-il. Je l’achète en grande quantité, c’est ça qui est incorporé dans la bouteille. »

Le document de laboratoire qu’il nous a envoyé montre que la pâte utilisée contenait seulement 6,63 % de CBD. « Pour faire une bouteille de 600 mg, je demande au laboratoire de prendre 600 mg de cette pâte. Ils la chauffent et la mettent dans la bouteille. Depuis le début, c’est comme ça que j’ai fonctionné. La pâte n’a pas tout le temps la même concentration », admet-il.

« Demandez à des producteurs autorisés comme Aurora ou Aphria, ils vont vous dire que c’est comme ça que ça se fait », prétend M. Fiset.

« Marketing trompeur »

Plusieurs personnes de l’industrie, dont des représentants de la Société québécoise du cannabis (SQDC), ont confirmé que les calculs de concentration de Hemprove n’ont rien à voir avec les procédés industriels reconnus.

« On voit beaucoup d’arnaques avec des produits semblables vendus sur le marché noir. Ils donnent la quantité de résine utilisée, ce qui n’a rien à voir avec la concentration réelle de CBD ou de THC dans le produit. »

— Adam Greenblatt, porte-parole du producteur Canopy Growth

« Soit le gars ne connaît pas grand-chose à la biochimie et aux procédés de fabrication, soit il fait du marketing frauduleux », estime Jose Dominguez, un spécialiste de la culture du cannabis qui agit comme consultant dans l’industrie.

Au Québec, seule la SQDC est autorisée à vendre de telles huiles sans ordonnance médicale. Ses produits sont obligatoirement testés par un laboratoire indépendant qui en vérifie et certifie la concentration en CBD ou en THC.

Résidant de Gatineau, William Fiset a décidé d’incorporer son entreprise en Ontario, où, dit-il, les lois lui permettent de commercialiser de tels produits fabriqués à base de chanvre. Il ne détient cependant ni permis de transformateur de cannabis ni permis de production de chanvre industriel qui l’autoriseraient à commercialiser son huile de CBD, d’après les règles de Santé Canada. Il dit faire affaire avec des entreprises « partenaires » qui détiennent de tels permis, mais refuse de révéler leurs noms.

Les documents de laboratoire qu’il nous a fournis montrent que ses produits n’ont pas été testés pour les pesticides, les solvants, les microbes et les champignons, comme l’exigeraient les règles imposées par Santé Canada.

Une étude publiée en novembre 2017 dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) a révélé que 70 % des produits de CBD vendus aux États-Unis affichaient des concentrations trompeuses. La Food and Drug Administration a envoyé depuis 2015 plus d’une quarantaine de lettres d’avertissement à des producteurs qui vendaient leurs produits sans les permis nécessaires.

Deux à trois fois plus de CBD-A

Les deux laboratoires ont décelé des concentrations de deux à trois fois plus importantes de CBD-A que de CBD. Cette forme acide du CBD doit être chauffée entre 100 et 200 degrés pour être activée. « Son niveau d’activité est minime. C’est probablement le résultat de la dégradation naturelle du produit », estime le chimiste Hubert Marceau, directeur du développement chez Phytochemia. Mais même en tenant compte du CBD-A, la concentration totale de CBD et CBDA dans l’huile représente à peine 10 % des 300 mg de CBD qu’annonce l’étiquette.

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