Florence + The Machine

Artisane du bonheur

La venue à Montréal de Florence + The Machine tombait à point, puisque la formation de Florence Welch vient tout juste de dévoiler l’album High As Hope.

Les habitués d’Osheaga gardaient un excellent souvenir du spectacle de clôture donné en 2015. Un parfum de retrouvailles flottait même dans l’air.

Florence Welch s’est réjouie de revenir à Osheaga et de s’y sentir comme à la maison.

Pieds nus, cheveux au vent, silhouette fine et robe de soie, la rouquine britannique incarne la liberté et la plénitude quand elle gambade d’un bout à l’autre de la scène sans jamais perdre la voix.

Elle a emporté le public avec des chansons du dernier album (Hunger, Patricia), et avec les nombreux hymnes rassembleurs de sa riche discographie, que ce soit What Kind of Man, Dog Days Are Over, Ship to Wreck et Shake It Out.

De la harpe sur scène, une pause d’écrans lumineux demandée tout doucement et une invitation à répandre de l’amour dans l’air : il faut plus de Florence Welch dans la vie.

De Post Malone à The National 

Le rappeur à forte saveur pop Post Malone se produisait à 19 h 20 sur l’une des deux scènes principales, celle de la Rivière. Devant le jeune Texan qui cartonne sur Spotify, une foule dense et fervente, enivrée par ses succès Better Now, Rockstar et Congratulations.

Interprétation presque trop sentie, abus de bandes préenregistrées et refrain sirupeux… On ne comprend pas le phénomène Post Malone.

Suivait sur l’autre scène principale le groupe The National. Nous avons alors assisté à une impressionnante mutation de publics alors que les plus jeunes ont déserté vers les scènes secondaires pour laisser place à un public plus âgé.

Depuis la sortie de son septième album Sleep Well Best, la bande de Matt Berninger avait déjà donné deux spectacles à Montréal au MTELUS en décembre dernier.

Une fois de plus, la magie mélancolique et la fougue rock de The National ont opéré. Les fidèles du groupe ont vibré sur les accords prenants de Nobody Else Will Be There, Graceless et Terrible Love, en finale.

Soulignons que la Montréalaise Little Scream (Laurel Sprengelmeyer) a fait un saut sur scène pour chanter en duo avec Berninger.

Le moment le plus grandiose ? Fake Empire, tirée de l’album Boxer, dont les paroles sont d’actualité avec la politique américaine. 

Dua Lipa

À l’avant pop 

Dans les premières années du festival Osheaga, il aurait été impensable de programmer une artiste aussi pop que Dua Lipa.

Or, partout en Amérique du Nord, les grands rassemblements musicaux extérieurs sont devenus plus grand public (et à forte teneur rap).

La pop de Dua Lipa est néanmoins de bon goût, et force était de constater hier que la star britannique – toute vêtue de denim blanc – a un grand pouvoir d’attraction. Une impressionnante marée humaine avait chaud devant elle.

Accompagnée de danseuses, elle a interprété des chansons de son premier album officiel sorti en juin 2017 (Be The One, IDGAF) ainsi que ses collaborations avec Martin Garrix et Calvin Harris. Elle a pris un bain de foule et elle a chanté avec aplomb.

Dua Lipa avait gardé pour la fin son tube populaire New Rules.

Juste avant Dua Lipa, la multi-instrumentiste Tash Sultana a montré toute l’étendue de son talent et de son charisme sur l’autre scène principale.

Elle et Dua Lipa, deux femmes aux univers opposés.

Arborant un look naturel et authentique, Tash Sultana se produisait pieds nus sur scène. Une casquette à l’envers gardait sa crinière frisée en place.

La mise en scène ? Épurée. De quoi laisser toute la place à l’interprétation.

C’est sur scène, à chaque spectacle, que Tash Sultana gagne le cœur de nouveaux adeptes.

Après un spectacle à guichets fermés au MTELUS en septembre dernier, la jeune femme a séduit le public venu l’acclamer ou la découvrir à Osheaga.

Avec son look authentique. 

Brockhampton

Gestion de crise ? 

Six gars sur scène, trois albums en une seule année, un show à guichets fermés au Corona l’hiver dernier, et voici le parterre de la scène Verte remplie à capacité pour conclure Osheaga.

Brockhampton rappelle un tantinet les Beastie Boys pour son entrain et ce côté boys club sur scène, six précisément. Or, nous sommes trois décennies plus tard, et ces jeunes mecs mélangent les races, les origines culturelles et même la fluidité sexuelle pour certains. Nous sommes en 2018 après tout.

Bien au-delà de ces considérations, Brockhampton donne un excellent show, fait sur mesure pour sa génération. Les références hip-hop y sont bien maîtrisées, le beatmaking s’y avère diversifié, les accroches mélodiques sont clairement contagieuses, les slogans, épidermiques, et le jeu sur scène est plus que dynamique.

Chacun des rappeurs/chanteurs a sa personnalité propre, son identité propre. Les gars de Brockhampton savent se mettre en scène dans un environnement numérique. Ils se représentent sans cesse avec leur téléphone intelligent en toile de fond (sur l’écran central) ou encore projettent-ils subtilement des images de leur vie privée – à la piscine, dans les espaces verts californiens, et plus encore.

Le crescendo de cette heure est bien pensé. On s’offre des pièces plus obscures au départ et on chauffe les fans sur la dernière ligne droite avec une mitraille de tubes : Bleach… Gold… Swamp… Sweet… Sister/Nation… Summer (solo de guitare à l’appui)… 1999/Wild Flower… Boogie… Inutile de l’ajouter, on conclut avec une foule survoltée.

On sait que Brockhampton a été en pleine gestion de crise. La sortie du nouvel album a été retardée, le titre en a été changé (The Best Years Of Our Lives au lieu de Puppy) et une partie de la matière en a été modifiée lorsqu’un membre fondateur, Ameer Vann, a quitté le groupe à la suite d’allégations d’abus physique et émotionnel.

Hier soir, en tout cas, l’ambiance était tout autre… Gestion de crise ?

Blood Orange

Raffinement afro-britannique 

Prince britannique ? Mmm… non. Avec feu Rogers Nelson, Devonté Hynes a en commun cet amour de la pop et du rock blancs, qu’il fond brillamment dans sa culture black. Qui plus est, Blood Orange a comme feu Prince une voix assez haut perchée, mais sa proposition est douce, soyeuse, éthérée.

George Michael noir, alors ? Paul Weller noir ? Mmm… un tantinet, mais non. Sa pop est au moins aussi recherchée que celle de ses compatriotes, mais plus pointue dans le jeu des références et de l’instrumentation. La musique de Blood Orange ratisse large et génère une pop multigenres, multiculturelle, multiraciale, d’un grand raffinement.

Ce à quoi une portion extrêmement minoritaire et extrêmement privilégiée d’Osheaga a eu droit hier fut l’un des artistes les plus accomplis, les plus intéressants de la pop britannique. Voilà un trésor caché de l’autre côté de l’Atlantique, artiste profondément subtil toujours en quête de la suavité mélodique.

Lui-même multi-instrumentiste, le chanteur est accompagné de quatre musiciens et mise sur un assortiment probant de claviers, basse, batterie, guitare et saxophone, que complètent deux choristes.

Derrière tout ce beau monde, des images de culture afro-américaine produisent un contraste intéressant avec cette magnifique pop afro-brit : courses de bagnoles et de motos pilotées par des Noirs, extrait d’une interview d’Outkast au milieu des années 90, sitcom afro-américain, chanteuses afro-pop de la génération précédente, on en passe.

Vous n’étiez pas au pied de la scène de la Vallée hier ? Vous n’avez plus le choix maintenant ! Vous devez vous procurer les enregistrements de Blood Orange, sous étiquette Domino : Freetown Sound, Palo Alto Score, Cupid Deluxe, Coastal Grooves. Pas piqués des vers, je vous dis.

Noname

Plus proche de l’art hip-hop que de la pop culture 

Connue sous le pseudo Noname, Fatimah Nyeema Warner est née le 18 septembre 1991 dans la région de Chicago. Près de 27 ans plus tard, elle investissait la scène de la Vallée. Vallée moyennement peuplée… Noname était certes moins que plus attendue par le public d’Osheaga.

Saluée par la critique spécialisée et la frange plus sophistiquée du public hip-hop, elle n’a certes pas le profil de la superstar rap, ne mise aucunement sur le look et le sex-appeal. Ses vêtements noirs se confondent avec son abondante crinière, vraiment rien à voir avec les Beyoncé de ce monde.

Noname est une authentique poétesse rap, plus proche de l’art que de la pop culture, et c’est pourquoi nous sommes devant elle en cet après-midi de chaleur extrême.

Elle se présente sur scène avec quartette instrumental et chanteuse. À l’évidence, tous ces accompagnateurs sont des musiciens éduqués, férus de jazz, funk, soul et R & B.

Ce qu’ils servent en toile de fond à la rappeuse n’a que peu à voir avec le hip-hop grand public. Les harmonies sont plus complexes, les beats sont plus complexes, au service de textes plus… complexes.

Noname n’a pas encore une grande autorité sur scène, offre une prestation un peu décousue, devrait resserrer l’affaire devant public, mais joue admirablement avec les mots. Sa profondeur poétique se conjugue avec un sens certain du plaisir et de l’humour autodérisoire. Elle aura repris plusieurs titres de Telefone, un des meilleurs albums hip-hop sortis en 2016. Entre autres titres de son cru, on aura reconnu Diddy Pop, Shadow Man, Forever, Freedom (Interlude)… pendant qu’une part congrue de foule se dispersait, en route vers des sonorités plus consensuelles.

Saint JHN

Aux frontières de la caricature

La scène des Arbres ne produit que de minuscules zones ombragées, et plusieurs sont prêts à cuire pour ce qu’ils voient et entendent. Saint JHN, Carlos Saint John de son vrai nom, nous envoie des Roses sous ce soleil de plomb. Roses est une chanson, en fait, visiblement connue du public. Ce rappeur new-yorkais n’est pas encore une star, mais ça ne saurait tarder. 

Saint JHN se la joue très sexy avec ses deux collaboratrices au DJing, dans le même esprit que le sien. Il a tôt fait de retirer sa chemise, d’arborer pectoraux et abdos. 

Il s’avoue impressionné par cet accueil chaleureux des fans osheagais. « Je ne suis qu’un Nègre normal de Brooklyn », dit-il en toute ironie à son fan-club, presque exclusivement constitué de visages pâles, dont une importante cohorte de jeunes filles en pâmoison. Il nous suggère alors de « rêver plus fort » et entonne Nigga Shit, suivie de Reflex que toutes et tous connaissent par cœur au pied de la scène.

Saint JHN quitte sa tribune, descend sur le parterre, prend un bain de foule, remonte sur les planches, nous fait le décompte des filles sous hypnose (…) lui ayant exhibé leur poitrine, réprime l’une d’entre elles, large sourire aux lèvres : « I dont like your titties, put them away. » Rien de moins.

Ses fans l’applaudissent, il attaque I Heard You Got Too Litt Last Night, et ainsi de suite… Avant de partir, il nous offre une prière qui s’amorce dans les règles de l’art chrétien, et qui se conclut dans la vulgarité.

Le mec a le sens de la parole. Le mec aime son corps taillé au couteau. Le mec sait son pouvoir de séduction. Le mec connaît sa culture afro-américaine.

Difficile, cependant, de conclure s’il s’agit d’une caricature ou d’un artiste au potentiel artistique réel qui manœuvre habilement sur des terrains ambigus. On imagine que Kiesza, Nico & Vinz, Gorgone City, Jidenna et autres Usher n’ont pas fait appel à ses services pour le côté futile de son personnage…

Rapsody

Femme forte, femme éloquente

Marlanna Evans te rappe ça comme une gifle au visage. Puissance au programme ! Pas de flafla, un seul DJ avec elle sur la scène des Arbres. Rapsody, pour reprendre son nom de plume, n’en demeure pas moins une des meilleures rappeuses de l’heure.

Cette Afro-Américaine a cette éloquence, ce flow parfait, cette autorité des meilleurs tribuns.

Elle a les lettres (s’étant d’abord illustrée à la North Carolina University), elle a le beat. Elle peut varier les niveaux de langage, elle sait parler à quiconque. Les textes portent sa conscience sociale, sa conscience raciale, sa conscience de femme libre et forte, son grand pouvoir attractif, son humour et même son pouvoir séducteur — avec un certain Rob recruté dans la foule hier soir… pissant !

Nous n’en sommes qu’aux débuts d’une carrière qui pourrait s’avérer longue et fructueuse. Il n’y a vraiment pas lieu de s’étonner que Kendrick Lamar et Anderson .Paak aient déjà collaboré avec cette brillante artiste issue du Deep South américain, respectivement pour les chansons Power et OooWee.

Vivement la suite de Rapsody !

Bilan de la 13e édition

Chaud et complet

Avec 135 000 billets vendus pour les trois jours du festival, Osheaga a affiché complet au final. Près de 45 000 personnes ont afflué dans l’île Notre-Dame vendredi et samedi. Si les festivaliers montréalais se sentaient étrangers parmi la foule, c’est normal : 70 % des spectateurs provenaient de l’extérieur du Québec.

Osheaga fait rayonner la ville de Montréal à l’étranger, a souligné en point de presse Jacques Aubé, grand patron du promoteur evenko. Osheaga est un « fleuron » montréalais qui génère beaucoup de tourisme, a-t-il déclaré.

Vu les travaux de réaménagement du parc Jean-Drapeau, Osheaga occupe un lieu temporaire depuis deux ans, aménagé tout le long du bassin olympique, jusqu’au Casino. Il retrouvera son emplacement d’origine l’an prochain. S’il fallait une bonne vingtaine de minutes pour se rendre de l’une à l’autre des scènes les plus éloignées, le promoteur evenko s’est efforcé, avec succès, de rendre l’expérience agréable. Le site habituel réaménagé et amélioré pourra accueillir jusqu’à 65 000 personnes par jour. Or, ce n’est pas un objectif d’assistance pour l’an prochain. Il faut avant tout s’assurer que l’expérience du festivalier soit la même. « On verra quelle est la limite », a souligné Jacques Aubé. 

Des imprévus et des retards 

Vendredi soir, la tête d’affiche Travis Scott a été retardée par les douaniers à l’aéroport Trudeau, si bien qu’il est monté sur scène vers 23 h, heure à laquelle sa prestation devait se terminer. Une soirée sous haute tension pour l’équipe d’evenko. « C’était super stressant, car nous n’avions pas le contrôle », a indiqué le programmateur en chef Nick Farkas, qui a précisé que Travis Scott avait atterri à l’aéroport Trudeau à bord d’un jet privé. De son côté, Jacques Aubé a appelé le maire de Saint-Lambert et la Société du parc Jean-Drapeau pour les aviser de la situation.

Si evenko a décidé d’aller au-delà du couvre-feu de 23 h et de limiter le spectacle à 40 minutes, c’est pour la satisfaction des festivaliers, mais aussi pour des questions de sécurité et de gestion de foules. « Nous voulions avant tout s’assurer d’avoir un show pour pas que cela ne dégénère, a expliqué Jacques Aubé. La situation était exceptionnelle. »

Pour l’instant, evenko n’a pas eu d’écho négatif de la situation imprévue, où le promoteur a évité, disons-le, la catastrophe.

Sinon, De La Soul a aussi joué plus tard que prévu samedi soir à cause d’un vol annulé. Il y a aussi eu des annulations de DJ Maseo et Two Feet. Rien de majeur, donc.

Foule monstre devant la scène de l’Île 

En raison du site temporaire d’Osheaga aménagé en longueur, nous avions parfois l’impression qu’il y avait plusieurs festivals cette année. Samedi soir, après le spectacle de la jeune Billie Eilish sur la scène Verte et alors qu’Anderson .Paak (programmé au Festival de jazz l’an dernier) se produisait sur l’une des deux scènes principales, nous avons été surpris par l’ampleur de la marée humaine massée devant la scène de l’Île – flottante – à vocation électronique. Derrière les platines était en poste le jeune DJ Alan Walker, l’un des rares musiciens à avoir dépassé la barre du milliard de visionnements sur YouTube. Lors de notre passage, il remixait du… Bon Jovi !

« Nous avons créé un environnement avec le plancher de danse flottant que les jeunes adorent », a souligné Nick Farkas.

Ce dernier et son équipe de programmateurs suivent les tendances. « La musique populaire est cyclique. On s’ajuste… Cette année, on avait plus de hip-hop. On ne peut pas aller dans seulement une direction musicale. »

L’an dernier, Osheaga n’avait pas affiché complet pour la première fois en cinq ans. La vente des billets a aussi mis du temps à décoller cette année avant l’annonce des têtes d’affiche. En affichant finalement complet, Nick Farkas en conclut que la programmation a fait la différence. 

Un partenariat enviable avec Beats 1 

Cette année, Osheaga avait une visibilité importante grâce à un partenariat avec Beats 1, la radio numérique d’Apple accessible dans une centaine de pays. Le célèbre animateur britannique Matt Wilkinson était au parc Jean-Drapeau pour enfiler des entrevues pour ses émissions de la semaine prochaine. Pour Nick Farkas, cette vitrine internationale aidera Osheaga à vendre encore plus de billets au-delà des frontières du Québec l’an prochain, alors que le site pourra accueillir plus de festivaliers que jamais. Conclusion ?

En 2019, place au 14e festival Osheaga sur un site encore plus grand. 

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