Histoires de buanderies

Un monde jetable

Serge Vachon
LIEU : ARRONDISSEMENT DU SUD-OUEST

Cet été, Pause fait une tournée des buanderies, à la recherche d’histoires de vie racontées entre deux brassées. Cette semaine, notre journaliste rencontre un homme de la campagne aussi à l’aise en ville qu’un chien dans un jeu de quilles.

Certains sortent dans les bars. Serge Vachon, lui, sort à la buanderie. « Dans les bars, tu rencontres du monde de bars. J’essaie d’éviter ça. Ici, je rencontre d’autres sortes de monde, pis j’aime ça », dit-il avec aplomb.

Chaque jour, il descend de son logement, situé juste au-dessus de ce commerce du sud-ouest de la ville, pour y rencontrer des voisins devenus aussi des compagnons.

Torse nu, un lapin Playboy tatoué sur la poitrine – témoin indélébile d’un amour de jeunesse –, l’homme de 54 ans discute, aussi à l’aise dans ces lieux que dans son salon. Serge aime jaser. Sans mettre de chandail ou de gants blancs.

Entre deux opinions bien tranchées, il s’interrompt pour apostropher un visiteur. « Bouboule » fait justement son entrée dans la buanderette. « Ah… Ça, c’est mon bébé », dit-il de la petite voisine haute comme trois pommes qui vient timidement s’asseoir sur ses genoux.

Bouboule lui rappelle qu’il a deux filles qu’il ne voit pas aussi souvent qu’il le voudrait. Dans ce lieu familier, le bruit continu des machines et les visages familiers font toutefois en sorte qu’il ne se sent pas seul.

La ville, c’est pas la campagne

Il y a quatre ans, Serge a quitté Rigaud. Pour changer de vie, peut-être, et parce qu’il a déniché un boulot en mécanique et en peinture dans un centre de réparation d’équipement de Montréal.

Rien n’y fait. « Je suis pas un gars de la ville. J’haïs ça, lance-t-il en insistant sur le « ï ». Moi, j’ai eu un choc quand j’chus arrivé icitte. Je trouve que les gens savent pas vivre. Le monde est dans leur bulle, pis y se soucient pas des autres. Y a pu de, comment j’dirais ça. Y a pu de…. Aide-moé, t’es journaliste ! »

D’entraide, d’empathie, de solidarité ?

« C’est ça ! Y ont pu d’empathie pour les autres. Tu fais juste tenir la porte à quelqu’un dans le métro, pis tu te fais regarder tout croche. »

— Serge Vachon

L’autre jour, il a voulu aider une vieille dame qui avait des sacs plein les bras. Elle a eu peur de lui. « Elle a pogné ses sacs, pis est partie ! Maintenant, quand on a le cœur s’a main, on fait rire de nous autres. »

Il enchaîne avec un autre exemple : « Quand je vois une mère qui marche deux milles en avant de ses enfants en textant, je trouve ça fucké en estie. L’enfant risque de prendre le bord dans rue n’importe quand. Pour moi, c’est pas normal. »

Un monde à l’envers

Pour remettre le monde à l’endroit, ça prendrait peut-être un gros « ice storm », songe-t-il. « Que tout le monde soit dans marde, pis que tout le monde s’aide. Un genre de verglas comme on a eu, tsé ? Tout le monde essayait de s’aider, dans ce temps-là. Y faudrait ça pour qu’on réalise qu’on est toute pareils. »

En attendant cette catastrophe salvatrice, il ronge son os.

« Là, j’ai une bonne job, pis le meilleur patron que j’ai jamais eu. À tous les jours, je pense lâcher, mais ils me trouvent bon. Je leur ai dit que je faisais pas de la bonne job pour eux. J’en fais peut-être trop, mais c’est pour moé que je le fais. Tant que ma paye est là, je continue. »

Cependant, il ne se berce pas d’illusions. Personne n’est indispensable dans la vie. Comme les chars qui durent cinq ans avant qu’on passe au suivant.

« Aujourd’hui, on s’entend-tu que toute a un prix ? C’est ça qu’on achète : un prix. Même si c’est de la criss de cochonnerie, si c’est beau pis pas cher, on l’achète ! On est rendus de même. »

— Serge Vachon

« Pour les employés, c’est la même chose. Les salariés coûtent rien, pis c’est pas grave s’ils travaillent mal. On est dans un monde jetable. »

Ce monde qui va vite, ce monde sans manières où on dispose des gens comme des choses, Serge le méprise. « Je m’adapte pas. Nos valeurs, nos racines, on est toute après détruire ce qu’on a faite. »

Pour l’instant, Serge fait sa job. Pour l’instant, il traîne en bas de chez lui. Pour l’instant, il attend impatiemment sa pension. « Mais un jour, un jour… » Il va prendre son chèque et « sacrer son camp d’icitte ».

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