Opinion Isabelle Picard

Lettre à toi, Racisme

Mon fils ne te connaissait pas encore, mais tu as ressurgi de la profondeur des eaux sombres dans un grand souffle

Tu me permets que je t’appelle par ton prénom ? On se connaît bien, non ? Là, j’ai une déclaration à te faire : je ne t’ai jamais vraiment compris et je ne t’ai jamais aimé. Je t’ai toujours trouvé méchant, blessant, dérangeant.

Hier, tu as frappé fort. Tu t’es présenté à ma porte encore une fois à travers les mots de mon garçon de 13 ans qui me disait qu’il n’aurait jamais dû dire qu’il était Mohawk à son école, que depuis ce temps-là, ça brasse. Son manteau sali, au propre comme au figuré, en faisait foi.

Tu m’as tordu le cœur encore une fois, Racisme. Je t’avais poussé, tassé dans un coin et enfoui sous une tonne de préjugés que j’avais entendus tant de fois qu’ils ne m’atteignaient plus, qui s’érigeaient en barrière. Mais mon fils, lui, ne te connaissait pas encore. Tu as ressurgi de la profondeur des eaux sombres dans un grand souffle.

Te souviens-tu, Racisme, en 1990, juste au retour de la crise d’Oka, j’avais 13 ans moi aussi. Et moi non plus je ne te connaissais pas. À travers les « Cawiche », les « Est-ce que ton père vend des cigarettes ? » et les « Est-ce que Lasagne, c’est ton oncle ? », j’ai eu le temps de découvrir tes multiples facettes.

Pour moi, cette rencontre ne fut pas heureuse. On ne jouait plus Kashtin à la radio cette année-là, pourtant le groupe le plus populaire quelques mois auparavant, une fierté pour l’ensemble de mes frères et sœurs. Cet été-là, tu nous avais éteints. 

J’ai appris à vivre avec toi autour de moi et avec ta fratrie, les préjugés. Je ne savais pas que tu avais une aussi grosse famille.

Je me souviens encore de toutes ces fois, au cégep ou à l’université, où j’ai entendu les commentaires que les autres étudiants portaient sur mon peuple, ma culture, mon histoire, mes réalités. De toutes ces fois où je n’ai pas dit que j’étais autochtone parce que c’était plus facile ainsi. Peut-être parce que je l’avais appris par usure, je ne sais plus. Puis j’ai réalisé qu’en faisant ça, je taisais une partie de qui j’étais et je te laissais gagner. Un matin, tu t’en souviens sans doute mieux que moi, je me suis réveillée en me disant que c’était fini, que ton mal m’avait assez rongé, que je ferais tout pour te révéler au grand jour.

Le problème avec toi, c’est que tu te transmets, comme un gène défectueux, de génération en génération. Tu t’exprimes à travers les parents de l’un, les oncles de l’autre. Tu fais parfois la une des journaux parce que ton image fait vendre, parce que ton titre est accrocheur, parce que tu fous la merde.

Tu prends la parole à travers les textes de certains chroniqueurs qui, sous le prétexte du questionnement ou d’une tentative d’humour, t’exposent comme une vérité. On t’entend à la radio, on te voit sur Facebook. Même cette fois où j’avais payé 40 $ pour aller passer du bon temps en regardant un spectacle d’humour de cet humoriste connu, tu t’es pointé dans ma face en me disant que les Indiens devraient manger les pissenlits par la racine. Tu avais été applaudi à ce moment. Moi, j’étais sortie de la salle et je m’étais fait rembourser le billet. Je m’étais bien battue ce soir-là. Mais toi, tu avais fait encore plus fort.

Ton antidote, on le connaît. La logique est facile. Le racisme naît de l’ignorance et on combat l’ignorance par l’éducation. Il faut donc éduquer. Mieux éduquer.

Plusieurs de mes frères et sœurs se battent depuis plusieurs années pour que tu sois chose du passé. Depuis quelque temps, on se bat moins seuls. Je n’aurais jamais cru voir ça, tu sais. Je trouve ça drôlement beau. On t’a affaibli à plusieurs reprises. Je sais que tu n’aimes pas être sur les genoux et que tu t’aimes le dos bien droit. Mais tu ne peux pas gagner chaque fois, Racisme. 

Parfois, une phrase, une image, un reportage, un documentaire, un livre sauront ouvrir les esprits et parler aux âmes. Parce que, Racisme, tu es tout croche et tu n’as aucun sens à la fin et tu le sais trop bien. Tu es victime d’un manque d’estime qui fait que parfois, tu sors les gros canons, les gros mots et tu te places fièrement, sournoisement, dans les discours de l’un ou de l’autre. D’autres fois, on dirait que tu ne sais même pas que tu es là et tu blesses à travers des commentaires qui semblent anodins. Mais anodin, tu ne l’es jamais.

J’aurais encore beaucoup de choses à te dire, Racisme. Là, c’est à mon fils que je pense en écrivant, à lui et aux autres qui te subissent chaque jour, peu importe la couleur de leur peau, leur culture, leur histoire. Tu es perfide, Racisme, insidieux et violent. Tu fais mal. Tes cicatrices ne sont pas toujours visibles, mais elles sont indélébiles. Hier, mon fils a eu sa première. J’espère qu’avec le temps, elle pâlira un peu. Et j’espère qu’il n’aura jamais à soigner celles de mes petits-enfants.

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