Livre Dites-leur que je suis Québécois 

Bienvenue à Montréal

Le parcours de Mensah Hemedzo, immigrant sélectionné par le Québec, ses rêves et ses espoirs, et les obstacles à l'intégration à l'emploi de ce doctorant en littérature française.

Je suis arrivé à Montréal à la fin du mois d’octobre 2009. Rachel et les enfants devaient me rejoindre quelques jours plus tard par un vol Air France en partance de Lomé avec escale à Paris. Je suis venu en éclaireur afin de préparer notre installation.

Mon ami Daniel, un autre ex-Strasbourgeois, est venu me chercher à l’aéroport avec un de ses collègues, un Tremblay. C’était mon premier contact culturel avec la province et mon premier malentendu linguistique. Je ne comprenais pas pourquoi il n’arrêtait pas de me souhaiter la bienvenue. Il faut dire que je l’ai remercié à maintes reprises : d’être venu m’accueillir, d’avoir pris une de mes valises, pour le trajet dans sa voiture et d’avoir repris la valise une fois arrivés à destination. Chaque fois, il me souhaitait de nouveau la bienvenue.

Les couleurs de l’automne m’ont accompagné de Montréal-Trudeau à la résidence de Daniel dans le quartier de Rosemont. À le croire, il s’agit d’un des plus beaux quartiers de la ville. Les valises à peine posées, nous étions dehors à parcourir les rues. Je voulais aller à la rencontre des gens, découvrir la ville et m’approprier mon environnement. Ma toute première impression, ce jour-là, c’était que tout était démesurément grand dans le pays, peut-être à cause des rues larges qui, fait surprenant, s’entrecroisaient en rectangles selon un plan quadrillé, évoquant vaguement un décor de vieux films de western. Les immeubles d’habitation, s’étirant généralement sur deux ou trois étages, étaient en briques rouges dans la grande majorité, une uniformité toute particulière à l’Amérique du Nord, m’a renseigné l’ami de Daniel. Nous sommes entrés dans un dépanneur pour acheter du vin. Il y avait une file. C’était très agréable et réconfortant d’entendre les gens parler en français. À n’en pas douter, j’aimais la Belle Province.

•••

Cinq membres de la communauté togolaise à Montréal sont venus faire ma connaissance le soir de mon arrivée. L’ambiance était à peine plus réjouissante que l’enterrement de John F. Kennedy. On aurait dit que j’étais mourant ou qu’un grand malheur venait de me frapper. J’étais pourtant d’une humeur joyeuse. Nouveau pays, nouveaux défis, et surtout cette conviction que le rêve américain était à portée de main, qu’il ne tenait qu’à moi de fournir un dernier effort pour le saisir. J’étais donc enthousiaste, mais mon exaltation n’était pas très communicative.

Je sentais chez mes nouveaux amis une certaine réticence, presque un malaise. Ils avaient cet air que prennent les adultes pour annoncer à un enfant que ses parents sont montés au ciel.

Ils avaient tous le même profil : études supérieures de premier cycle à l’Université de Lomé, deuxième cycle dans une université européenne, française, suisse, belge ou allemande, expérience de travail de trois à dix ans dans ces pays. Ils étaient à Montréal depuis trois, quatre ou cinq ans. Quatre d’entre eux avaient repris des études à leur arrivée à Montréal, HEC, Université de Montréal, McGill. Le dernier, Étienne, et mon ami Daniel, que cette démarche n’enchantait guère, se contentaient, pour le moment du moins, de travailler au service à la clientèle d’une grande entreprise de télécommunication, service à la clientèle étant, selon les propres mots de Daniel, un euphémisme pour dire qu’ils devaient composer à longueur de journée avec des clients frustrés et en colère. J’ai compris, à ce moment-là, que les comprimés de Prozac dans la salle de bain n’étaient pas à sa petite amie comme il me l’avait laissé croire.

Devant mon optimisme béat, Étienne a fini par craquer. Il ne pouvait plus se retenir :

— Écoute, mon frère, je m’en voudrais si je ne t’informe pas de la situation. Elle n’est pas aussi belle qu’on nous l’avait présentée aux séances d’information du bureau d’immigration du Québec à Paris. Il faut que tu saches qu’à l’échelle de la province le taux de chômage parmi les immigrants est presque deux fois plus élevé que parmi les natifs du Québec. Ce n’est pas une question de compétence, car, comme tu le sais, nous avons été sélectionnés selon une grille rigoureuse tenant compte de nos diplômes, de nos expériences et de notre capacité d’adaptation. Le problème, c’est que les employeurs préfèrent souvent faire confiance à un natif sans expérience plutôt qu’à un immigrant ayant une expérience étrangère.

Daniel a bien tenté de le faire taire, mais il était bien lancé et il a insisté :

— Il faut qu’il sache la vérité ! Et je l’ai sue.

— Le gouvernement nous a invités à venir pour pallier une pénurie de main-d’œuvre, qui est bien réelle, mais les employeurs sont réticents à reconnaître nos compétences et nos diplômes. Ils poussent l’ironie jusqu’à nous demander une expérience québécoise. Comment acquérir l’expérience québécoise si la condition pour l’acquérir, c’est de l’avoir déjà ? C’est absurde ! Ainsi, des immigrants médecins conduisent des taxis en ville et de nombreux autres diplômés universitaires sont caissiers chez Dollarama. Personnellement, j’ai l’impression qu’on nous met exprès dans la précarité pour que nous acceptions les pires conditions de travail et de vie, car, si tu peux tenir six mois, voire un an, avec tes économies, à un moment ou à un autre, tu es obligé d’avaler ta fierté et tes diplômes pour aller faire le ménage dans un supermarché.

Daniel est revenu à la charge :

— Mais certains d’entre nous s’en sortent. La clé, c’est de retourner aux études, d’avoir un diplôme d’ici, ne serait-ce qu’un certificat, et tu pourras aspirer à des postes qualifiés.

Étienne n’était pas convaincu : 

— C’est le dernier mirage auquel nous nous accrochons pour accepter l’humiliation, sans oublier ce malheureux espoir d’une vie meilleure pour nos enfants.

•••

Les propos d’Étienne auraient pu m’angoisser si j’y avais mis un peu de volonté. Sa déception et son amertume étaient flagrantes, mais j’étais de nature optimiste, ou plutôt, j’avais la prétention de pouvoir réussir là où les autres avaient échoué.

J’avais déjà entendu ce genre de discours en arrivant en France, mais, au bout de deux ans, je donnais des cours d’informatique à l’Université de Strasbourg.

J’avais pourtant commencé au bas de l’échelle : agent de ménage dans un immeuble de bureaux, vendeur de poupées Barbie dans un centre commercial, animateur parascolaire dans une école primaire et babysitteur. Je me rappelle l’étonnement de mon frère Simon, qui vit au Texas, quand je lui ai parlé de mon premier boulot de babysitteur.

— Tu as été embauché comme babysitteur ?

— Oui.

— Par un couple d’Africains ?

— Non, c’est un couple de Blancs.

— Tu veux dire qu’un couple de Blancs a engagé un homme noir pour garder ses enfants ?

— Oui, une fille de huit ans et son frère de dix ans. Ils sont adorables.

— Ce sont des enfants adoptés ?

— Non.

— C’est le genre de chose que je n’ai jamais vu aux États-Unis. Ce serait déjà exceptionnel si un couple de Blancs engageait une fille noire comme babysitteuse, mais de là à engager un homme noir, tu peux rêver. Tu es sûr qu’ils aiment leurs enfants, ces gens-là ?

Les Meyer aimaient leurs enfants, ils étaient simplement assez ouverts d’esprit pour dépasser les bons vieux préjugés sexistes et racistes. Ils m’avaient donné ma chance face à six jeunes étudiantes blanches.

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