Guillaume Boivin

Un sprinter québécois au pays des mille collines

Guillaume Boivin prenait une bière avec des amis quand le directeur de son équipe l’a joint : une place vient de se libérer pour le Tour du Rwanda, ça te tente ? Le cycliste montréalais a refusé avant de se raviser 15 minutes plus tard. Si sa femme pouvait l’accompagner, il était partant.

Deux semaines plus tard, Boivin est à Kigali, en train de vivre l’une des aventures les plus déroutantes de sa vie.

« Je suis arrivé directement de ma saison morte, a-t-il raconté. Je n’ai pas trop roulé depuis les championnats du monde. Je suis ici un peu plus pour le plaisir et l’expérience de venir au Rwanda. C’est une occasion qui ne passera pas souvent. »

Tant qu’à y être, autant tenter sa chance. Après deux heures de course, Boivin a flairé le bon coup pour remporter hier la première étape jugée à Ngoma, à l’est, près de la frontière avec la Tanzanie. Malgré la profondeur modeste du peloton, l’ancien champion canadien en a bavé avant de s’imposer au sprint devant deux rivaux érythréens.

« Honnêtement, l’étape a été dure. Ça roulait fort. Je suis surpris par le niveau. J’ai un peu de puissance, mais je suis à mon poids d’entre-saison. J’étais cuit à la fin. »

— Guillaume Boivin

Quatrième du prologue dimanche, Boivin pointe à une seconde du maillot jaune, le Rwandais Joseph Areruya, favori pour l’emporter à l’issue des sept étapes.

Pas d’illusions

Représentant de l’équipe israélienne Cycling Academy, Boivin ne se fait pas d’illusions. Au pays des mille collines, un sprinter comme lui n’a aucune chance. D’autant qu’à part quelques jours avec sa femme Catherine dans le nord-est des États-Unis, il n’a pratiquement pas roulé depuis sa participation aux Mondiaux au Qatar, le 16 octobre. À cela, il faut ajouter les effets de l’altitude.

« Je vais manger mes bas un peu cette semaine ! Il n’y a pas un mètre de plat ici. On ira jusqu’à 2600 mètres, et il y a une étape de 140 kilomètres avec 4000 mètres de dénivelé. C’est du stock. »

— Guillaume Boivin

Pour une reprise d’entraînement, Boivin ne pouvait rêver mieux. Mais il est là surtout pour la découverte. Avant le tour, il a visité avec des coéquipiers le musée du génocide de 1994 et son sanctuaire. Pendant l’étape d’hier, sa femme s’est rendue dans un orphelinat avec d’autres invités de l’équipe.

« Je ne suis évidemment pas un expert, mais j’en sais maintenant plus sur ce qui s’est passé, a témoigné l’athlète de 27 ans. C’est quand même beau de voir que les gens ont l’air heureux. J’aimerais pouvoir en parler plus sérieusement avec des locaux, mais c’est délicat. C’est tellement récent encore. »

Disputé de 1988 à 1990 et de 2001 à 2008, le Tour du Rwanda a pris de l’élan en 2009 en recevant une sanction de l’Union cycliste internationale (2.2, quatrième catégorie). L’Érythréen Daniel Teklehaimanot, porteur du maillot à pois au Tour de France 2015, l’a emporté en 2010.

Des centaines de milliers de spectateurs suivent la course sur le bord des routes. « C’est une vraie blague, il y a plus de monde qu’au Tour de France, s’est étonné Boivin. Dans les villages, ils sont cordés trois de large sur des kilomètres. C’est un party, un événement. » Qu’il est bien heureux de ne pas avoir manqué.

« Une immense affaire ! »

Le documentaire Rising from Ashes (2012) raconte la création d’une équipe nationale rwandaise par l’ancien champion cycliste américain Jonathan Boyer et sa femme Kimberly Coats, qui voulaient donner de l’espoir à des orphelins du génocide. Le film a inspiré le Québécois Frédérick Gates, directeur sportif de LowestRates, une équipe amateur de Gatineau. À force de persuasion, ce dernier a obtenu une invitation pour le Tour du Rwanda. Avant son départ, l’équipe a amassé des accessoires et des vêtements de vélo neufs et usagés, qu’elle a distribués à divers clubs locaux dans la semaine précédant le Tour. Les coureurs ont notamment visité l’académie d’Adrien Niyonshuti, personnage principal de Rising from Ashes, aujourd’hui professionnel avec Dimension Data. « Adrien nous a montré son premier vieux vélo dont on parle dans le film, raconte Frédérick Gates. C’est maintenant un de ses jeunes qui roule dessus... Il y avait aussi une jeune fille de 14 ans qui porte ses vêtements à lui. Ç’a a été très émotif pour nous de voir à quel point ils ont besoin d’équipement. » Hollywood n’a pas écrit le scénario, mais un membre de LowestRates, l’Américain Timothy Rugg, a remporté le prologue et revêtu le premier maillot de leader, dimanche. « Pour nous, c’est une immense affaire ! », s’exclame Frédérick Gates, qui en a pleuré un coup.

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