entrevue avec la scientifique en chef du canada

Un « A » au gouvernement Trudeau

Intégrité scientifique, légalisation de la marijuana, aquaculture : un an après son entrée en poste, la scientifique en chef du Canada, Mona Nemer, a déjà mis son nez dans plusieurs dossiers du gouvernement fédéral. Elle dresse un bilan positif de son expérience jusqu’à maintenant, allant jusqu’à donner la note de « A » au gouvernement de Justin Trudeau sur les questions scientifiques. La Presse s’est entretenue avec elle.

Vous êtes la scientifique en chef du Canada depuis maintenant un an, un poste qui était disparu du paysage depuis 2008. Quel bilan faites-vous de votre première année ?

C’est un bilan plutôt positif. Ç’a été une année intense, une année d’apprentissage. Je suis externe au gouvernement et il a fallu apprendre comment fonctionne la machine. C’est une grosse machine, c’est lourd. Il y a plusieurs niveaux décisionnels et être capable d’influencer les décisions au début du processus ne se fait pas aussi simplement que je le pensais. Il a aussi fallu bâtir notre équipe et nos relations avec les scientifiques ainsi qu’au sein du gouvernement. Mais je suis très satisfaite à la fois de l’appui que j’ai de la haute fonction publique et de la partie politique. Du côté international, ç’a aussi été une excellente année, qui a permis au Canada de reprendre sa place dans différents réseaux scientifiques.

À votre arrivée en poste, vous aviez expliqué que votre rôle comptait deux volets. L’un réactif, c’est-à-dire répondre aux questions du gouvernement, et l’autre proactif, en préparant le gouvernement à des enjeux que vous jugez importants. Du côté réactif, le gouvernement vous a-t-il posé des questions ? Si oui, lesquelles ?

J’ai eu plusieurs demandes d’avis et de conseils, certaines formelles, d’autres informelles. En général, j’interviens dans des dossiers où il y a un manque de connaissances ou qui sont complexes ou controversés, notamment avec le ministère de l’Environnement et le ministère de la Santé. On m’a demandé par exemple d’examiner l’utilisation de la science en aquaculture et de faire des recommandations. J’ai donc mis sur pied un comité d’experts à la fois nationaux et internationaux, et on déposera bientôt le rapport et les recommandations.

Y a-t-il d’autres exemples de demandes qu’on vous a faites ?

L’un des autres enjeux importants a été celui de l’intégrité scientifique. On a rédigé la première politique du gouvernement à cet effet. Il traite de la bonne conduite de la science, des responsabilités des chercheurs, de l’importance de la non-ingérence des gouvernements et des autres acteurs externes dans la science. Il y a quelques années, les scientifiques du gouvernement n’avaient vraisemblablement plus le droit de parler aux médias et au public de leur science, ou n’étaient plus encouragés à le faire. L’un des objectifs était de s’assurer que les scientifiques du gouvernement travaillent selon les attentes de la communauté, c’est-à-dire de façon ouverte.

L’un des dossiers les plus controversés pilotés par le gouvernement Trudeau est celui du pipeline Trans Mountain. Êtes-vous intervenue d’une façon ou d’une autre sur la question ?

Non. Les discussions à ce sujet relèvent beaucoup plus des politiques publiques que d’avis scientifiques. Cela étant dit, je n’exclus pas qu’on me demande un avis sur le grand dossier des pipelines. Il faut aussi savoir que nous sommes amenés indirectement à définir les méthodologies utilisées pour prendre ce genre de décision par l’entremise de la nouvelle loi sur les répercussions sur l’environnement. Le bureau de la scientifique en chef doit faire des évaluations sur ce nouveau processus. On veut établir les critères qui seront utilisés pour évaluer la qualité de la science et des données qui sont utilisées pour prendre ce type de décisions.

Un autre grand dossier qui suscite des questions scientifiques est celui de la légalisation de la marijuana.

Oui ! Dans tout le débat sur la légalisation, on s’aperçoit qu’on a un manque d’informations scientifiques très important sur plusieurs sujets, qu’il s’agisse de l’impact sur la santé et le développement des adolescents et même des adultes, du bien-fondé de l’utilisation de la marijuana comme médicament ou de savoir quelle quantité de marijuana peut affecter les capacités à travailler ou à conduire. Il y a un gouffre de connaissances immense. Avec des collègues de Santé Canada et d’autres ministères, on essaie d’avoir une approche intégrée pour définir une stratégie de recherche qui apporterait des données dans des domaines qui sont très importants pour la santé publique et pour les politiques publiques.

À votre entrée en poste, vous vous étiez décrite comme un défenseur de la science et aviez promis de vous battre pour des réinvestissements en recherche. Êtes-vous satisfaite des résultats ?

À l’époque, j’avais été très claire en disant que j’appuyais une augmentation du financement de la recherche. Je peux vous dire que j’ai été très heureuse de voir le budget de 2018, où on a eu des augmentations quand même considérables. On s’entend que je ne serai pas satisfaite si la science est oubliée dans les années à venir, mais il y a eu un geste considérable qui a été fait [NDLR : le budget fédéral contenait notamment des investissements supplémentaires sur cinq ans de 925 millions en science fondamentale et de 763 millions à la Fondation canadienne pour l’innovation].

Quelle note donneriez-vous au gouvernement Trudeau en science ?

Je lui donnerais un A. Cela dit, il peut toujours y avoir de l’amélioration, on va suivre les choses de près et ce ne sera certainement pas la dernière fois que nous serons appelés à le noter.

Note : certains propos ont été abrégés pour en faciliter la lecture.

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