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pompières recherchées

Au lieu de compter davantage de femmes dans ses rangs, le Service de sécurité incendie de Montréal (SIM) a encore vu le nombre de pompières chuter dans les casernes. Elles étaient 31 il y a deux ans, elles ne sont aujourd’hui que 29 sur un total de 2381 pompiers. Et le Service ne compte aucune femme dans l’équipe de l’état-major composée de 75 hommes, selon les plus récents chiffres obtenus par La Presse.

Un dossier de Sara Champagne

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« Un monde macho »

« On ne se le cachera pas, plusieurs gars n’ont jamais vu une fille de leur vie dans une caserne. Et si un gars a déjà vu une fille, c’était dans un 5 à 7 officiel », confie la pompière Justine Forget. La jeune femme de 23 ans a déjà œuvré dans la recherche et le sauvetage pour la Garde côtière canadienne. Elle est la seule femme dans sa caserne, la seule à avoir été embauchée par le Service de sécurité incendie de Montréal (SIM) au cours des six dernières années.

À la Ville de Montréal, un nouveau rapport de deux commissions consultatives recommandant de déployer des efforts en matière de mixité dans l’embauche a été déposé, fin septembre, lors de la séance du conseil municipal. Ce n’est pas le premier. Mais cette fois, son adoption permettra au SIM de présenter son propre plan d’embauche au féminin.

Le nouveau directeur du SIM, Bruno Lachance, a refusé une entrevue après l’avoir acceptée au préalable pour faire le point, deux ans après l’implantation d’une politique contre le harcèlement. Au service des relations avec les médias, la porte-parole Gabrielle Fontaine-Giroux a confirmé qu’un plan est sur la table.

« Le SIM travaille actuellement sur une stratégie d’attraction ciblée. Il souhaite construire un service diversifié, à la hauteur et représentatif de la population qu’il dessert, c’est-à-dire de l’ensemble des citoyennes et des citoyens de Montréal », a précisé la relationniste.

Dans les casernes montréalaises, les 29 femmes ne sont pas regroupées en association ou en comité. C’est tout le contraire de certaines grandes villes américaines, où des pompières se sont mises ensemble pour s’entraider. Et c’est à l’opposé du Royaume-Uni, où une femme, Dany Cotton, 47 ans, est devenue au printemps la première chef de l’histoire de la brigade de pompiers de Londres, avec 4800 pompiers en uniforme sous son commandement.

« Pour certains pompiers, c’est difficile de concevoir qu’une femme peut accomplir le travail parce qu’ils veulent préserver leur image de héros. Ça blesse leur ego macho. Il faut briser l’image du pompier de six pieds poilu. »

— Dany Cotton au quotidien The Guardian, peu de temps avant de devenir une héroïne de l’incendie de la tour Grenfell de Londres, en juin, qui a tué au moins 80 personnes

Au Québec, la double médaillée olympique en snowboard cross Dominique Maltais a été pompière à Montréal de 2002 à 2005 avant de se consacrer à temps plein à sa carrière d’athlète. Elle se rappelle que les casernes ne comptaient que 23 femmes à l’époque. Six de moins qu’aujourd’hui.

« Des colons, il y en aura toujours partout, dit-elle. C’est vrai que c’est un monde macho, très macho. Mais ça ne m’a jamais empêchée de réaliser mon rêve d’enfance, celui d’être pompière. Un rêve devenu une passion. »

Enceinte depuis quelques mois, elle a été embauchée cet été à titre de « préventionniste » au service de sécurité incendie de Baie-Saint-Paul. Elle espère retourner en caserne après son congé de maternité. « Les gars m’ont toujours appréciée, ajoute-t-elle. Il faut dire que je fais ma petite affaire. Et j’ai vite constaté qu’ils prennent leur trou quand ils voient qu’une femme est capable. Il faut prendre sa place. »

Relève « dynamique »

Dans l’espoir de renverser la vapeur, Anik St-Pierre, enseignante en techniques de sécurité incendie au collège Montmorency et ancienne militaire, a lancé la journée annuelle d’initiation « Les filles ont le feu sacré », en collaboration avec l’Institut de protection contre les incendies du Québec (IPIQ). En 2015, une seule fille a été admise dans le programme du collège. Cet automne, elles sont neuf à avoir enfilé les bottes de combat du programme, note-t-elle.

« La relève est dynamique et pleine d’ambition, explique-t-elle. Nous ne voulons pas abaisser les critères d’embauche, ça demeure un métier très physique. Mais nous croyons qu’une plus grande mixité sera bénéfique pour les pompiers et les citoyens. Les services de police en sont un bel exemple. »

Au début de septembre, la pompière Justine Forget est venue prêter main-forte à la campagne lors d’une soirée de promotion dans une classe de l’IPIQ. Devant elle, une douzaine de jeunes femmes, huit hommes noirs, un jeune d’origine égyptienne et un autre du Vietnam, tous vêtus de l’uniforme bleu de l’académie.

« C’est un environnement où il y a rarement une fille », souligne Justine Forget.

« C’est clair que le métier n’est pas fait pour tout le monde. Mais il y a de la camaraderie. La vie en caserne, c’est comme en famille. Sauf qu’il faut y penser à deux fois avant de s’embarquer. »

— Justine Forget

« Par exemple, il ne me viendrait jamais à l’idée de proposer un virage végétarien à la gang », ajoute Justine Forget

Luc Turgeon, directeur adjoint à l’IPIQ, a raconté aux jeunes qu’il est pompier depuis 1976. « Je me souviens du chiffre, nous étions 92 nouveaux pompiers. Nous étions tous pareils ; blanc, moustache, cheveux courts. C’était le reflet des années 70. Aujourd’hui, particulièrement à Montréal, la population est diversifiée. Il faut que la profession soit représentative », a-t-il dit.

« Gros jambons »

Par l’entremise du collège Montmorency, La Presse a contacté plusieurs pompiers afin d’obtenir leur point de vue sur la question. Un seul a rendu l’appel, un pompier d’Hochelaga, enseignant à temps partiel au collège Montmorency. « Comme pour toutes les professions, il y a toujours environ 10 % de gros jambons dans les entreprises », estime Jonathan Létourneau-Leblond. Selon lui, il est vrai que le traitement réservé aux femmes a été discutable dans le passé. Mais les temps évoluent, elles ne sont pas « différentes » des hommes.

« Quand on a plus de misères avec une pompière, c’est généralement parce qu’elle a des difficultés physiques ou dans son attitude. Mais c’est la même chose pour les gars. Il faut toutefois avouer que c’est vrai qu’une fille doit être plus prudente quand elle arrive en caserne. Elle sera le centre d’attention plus facilement. Mais nous nous connaissons tous entre nous, de réputation. Filles ou gars, il y en a avec qui je n’irais pas risquer ma vie sur un feu. Elles ne sont pas spécialement ciblées, les gars sont dans le même panier. »

Le comité exécutif de l’Association des pompiers de Montréal n’a pas donné suite aux demandes d’entrevues de La Presse.

Pas de portrait des effectifs depuis 2012

Le ministère de la Sécurité publique n’a pas tracé un portrait de ses effectifs en incendie au Québec depuis 2012. Des fonctionnaires y travaillent, a-t-on affirmé au service des communications du Ministère. L’inclusion des femmes est devenue une priorité au gouvernement provincial, au printemps, avec l’adoption de la « Stratégie pour l’égalité entre les femmes et les hommes vers 2021 ». Le plan prévoit notamment de documenter « objectivement » la nature des « obstacles à l’accès et au maintien » des femmes dans les casernes.

Diversité dans les casernes

L’exemple de San Francisco

Le service de sécurité incendie de San Francisco, en Californie, a célébré, le 23 septembre, les 30 ans d’intégration des pompières dans ses rangs. En 1987, sept femmes étaient admises à l’académie, dont une seule Afro-Américaine. Aujourd’hui, les femmes comptent pour 15 % des effectifs à San Francisco, avec 287 pompières, contre 1,3 % à Montréal.

Diversité dans les casernes

Des poursuites en Virginie

Une pompière du service de sécurité incendie du comté de Fairfax, en Virginie, a déposé des poursuites contre 17 lieutenants supérieurs pour intimidation et harcèlement dans la foulée du suicide d’une collègue, l’an dernier. Sa collègue, Nicole Mittendorff, 31 ans, a été retrouvée morte dans un parc au mois d’avril 2016. Une semaine plus tard, le chef pompier du comté, Richard Bowers, a lancé une enquête pour cyberintimidation dans son département. Les preuves n’ont pas été suffisantes pour établir un lien direct avec le suicide de Nicole Mittendorff. Mais selon son conjoint, les commentaires laissés sur un forum web anonyme ont certainement eu un lourd impact sur sa santé mentale.

Diversité dans les casernes

98 millions en dédommagements à New York

À New York, un groupe de pompiers noirs et latinos a obtenu un dédommagement de 98 millions pour partialité raciale lors d’un procès, en 2014. Selon la preuve retenue par le tribunal, les examens écrits d’admission d’une centaine de questions étaient truqués. Au procès, les avocats du groupe de pompiers noirs et latinos ont fait valoir que seulement 3 % des 9000 pompiers de New York étaient noirs et 7 %, latinos en 2007, alors que la population était constituée d’environ 35 % de Noirs et de 27 % de latinos. En Cour, le juge de district Nicholas Garaufis a décrit le service des incendies comme un « bastion obstiné du privilège masculin blanc ».

Témoignage

« Si tu veux faire ce métier, alors pisse debout »

Virginie rit quand on lui parle de la volonté des services incendie de recruter davantage de femmes et d’attirer des personnes issues des minorités. Elle a accepté de rencontrer La Presse, mais à l’extérieur de la région métropolitaine, dans une autre ville, loin des casernes. Avec l’emprunt d’un nom fictif, par crainte de représailles. Selon elle, il est clair que les municipalités s’amusent à faire rouler « une cassette politique. »

« Ça ne changera pas. Il faut que le gouvernement oblige les villes à embaucher des femmes pour voir un changement. Il faudrait un quota. Il faut que l’ordre provienne d’en haut. Il faudrait que le ministère de la Sécurité publique mette son pied à terre. »

Dans les casernes montréalaises, la cohabitation des pompières avec les hommes demeure un sujet tabou malgré une politique « tolérance zéro » en matière de harcèlement, instaurée en 2015, à la suite d’un reportage de La Presse. Cette année-là, des femmes avaient confié être régulièrement la cible de commentaires désobligeants et de harcèlement. Elles avaient aussi dénoncé l’absence de toilettes ou de vestiaires pour les femmes dans les casernes.

Virginie en parle en connaissance de cause. L’ancienne pompière se rappelle le jour où elle a remis sa démission à contrecœur au service incendie d’une grande ville du Québec. Elle endurait depuis presque cinq ans, elle était au bout du rouleau. L’anxiété était insupportable. 

« Des pompiers me suivaient jusque devant chez moi, dans ma cour. J’avais peur pour ma famille. C’était la goutte de trop. »

— Virginie

Peu de temps auparavant, elle s’était rendue au poste de police de son quartier avec un dossier étoffé incluant heure, endroit, numéro de plaque, témoins... Elle espérait porter plainte contre ceux qui, affirme-t-elle, la pourchassaient. L’enquêteur l’a crue, mais n’était pas en mesure de démontrer qu’il y avait acte criminel. « Il était désolé. Il m’a expliqué que tout le monde a le droit de rouler sur la voie publique. » Aucune plainte n’a donc été déposée.

La passion plutôt que le confort

Encore aujourd’hui, le regard de la belle grande femme s’illumine quand on lui parle de feu. Destinée à des études universitaires de deuxième cycle, elle avait choisi sa passion au lieu du confort. « Je suis allée à une journée portes ouvertes. J’étais hyper sportive, j’avais ce qu’il faut. Les professeurs nous ont dépeint un univers parfait, rose. Mais quand j’y repense, je me dis que les professeurs devraient distribuer des anxiolytiques dès le premier jour aux aspirantes pompières. »

À l’école, ce n’était pas si mal, se remémore- t-elle. Des regards, des commentaires, des paroles sexistes. Lors d’une épreuve, on lui ordonne de soulever le plus baraqué du groupe.

« “Si tu n’es pas capable, va-t’en coiffeuse”, qu’on me répétait constamment. »

— Virginie

La première année en caserne arrive, avec un « bon » volume d’incendies. Ça se tolère, se dit-elle. « Même dortoir, même toilette. “Si tu veux faire ce métier, alors pisse debout”, qu’ils ont commencé à me dire. Je dormais habillée, à peine la ceinture détachée. »

Le temps passe, son vrai calvaire commence. Des pompiers s’amusent à ternir sa réputation, à colporter des rumeurs sexuelles à son sujet. On la traite de « pute ». Son conjoint de l’époque reçoit des courriels anonymes le prévenant que la pompière le trompe. « J’ai reçu des appels la nuit, les gars mettaient mon numéro sur le site Kijiji, dans la rubrique d’escortes. »

À bout de nerfs, elle décide d’aller voir son syndicat, de rencontrer la direction. Une enquête interne est ouverte. « On m’a dit que ça devait rester secret, que les ressources humaines ne devaient pas être informées. Mais l’ambiance était pire que pire. »

Grâce à son parcours universitaire, l’ancienne pompière a réussi à se réorienter dans les hautes sphères d’un service de sécurité publique dont elle préfère taire le nom. Elle aimerait que d’autres femmes dénoncent. Parce qu’en ce moment, c’est chacun pour soi chez les pompières, explique-t-elle. Et parce que, malgré tout, elle croit que les femmes ont leur place sur les feux. D’ailleurs, elle fait remarquer que les aptitudes physiques sont sensiblement les mêmes pour les techniciens en soins préhospitaliers. « C’est un métier passionnant. C’est l’adrénaline de rentrer dans le feu qui roule vers toi pendant que le monde se sauve. C’est la fierté. Être pompier, ça sort de l’ordinaire, c’est fascinant. Il n’y a pas de mots pour décrire tout le sentiment. »

diversité

Renverser la vapeur dans les casernes

À la mi-septembre, l’Institut de protection contre les incendies du Québec (IPIQ) a réuni de jeunes recrues dans le cadre de l’activité « Les filles ont le feu sacré ! », en collaboration avec le collège Montmorency. Cette nouvelle campagne vise à initier les jeunes femmes de 15 à 25 ans à la carrière de pompière. Des pompiers s’engageront à titre de mentors auprès de femmes et de jeunes issus des minorités. Au cours d’une séance de photos promotionnelles, La Presse a été invitée à les écouter discuter de la profession.

Un pompier noir en caserne

Alberto Syllion, pompier noir au Service incendie de Montréal (SIM), raconte qu’il avait une tête d’artiste quand il était adolescent. « C’est un jeune black de ma rue qui m’a parlé de la carrière de pompier. Ça m’est resté dans la tête durant des années. Il m’a fallu un semblable pour envisager la possibilité de devenir pompier », dit-il aux étudiants. Le pompier originaire d’Haïti, qui compte neuf ans de service, a reçu le mandat de promouvoir « l’inclusion et la diversité » dans les casernes. Il explique qu’il y aura des centaines de postes à pourvoir dans les quatre prochaines années avec les départs à la retraite. « C’est le plus beau métier du monde. En plus, c’est une belle job, avec un bon salaire et de bonnes conditions de travail », dit-il d’un ton convaincu.

De psy à pompière

Stéphanie Desjardins-Labelle a complété un baccalauréat en psychologie avant d’effectuer un virage à 180 degrés et d’être admise dans le programme de sécurité incendie du collège Montmorency. « La psychologie, c’est intéressant, mais ça manquait d’action. Le métier de pompier, c’est important, il consiste à sauver des vies. J’aime aussi l’esprit d’équipe que ça requiert », raconte-t-elle. La jeune femme, qui fait la fierté de la campagne « Les filles ont le feu sacré », est reconnue pour avoir réussi le sauvetage d’un homme inconscient de 200 livres. Pour réussir, « il faut rester soi-même et savoir apprécier la différence », dit-elle.

Une première femme noire s’est presque jointe au sim

Une première femme noire a bien failli se joindre au Service de sécurité incendie de Montréal (SIM). Marie-Soleil Dumouchel s’était même impliquée dans la campagne pour faire la promotion du métier de pompier auprès des femmes et des minorités. Aujourd’hui, elle étudie en technique de soins préhospitaliers dans la région de Saint-Hyacinthe. Jointe par La Presse, elle a dit qu’elle a vécu du stress, que ce n’était pas pour elle. « Être la seule fille était un peu déprimant et décourageant », a-t-elle ajouté en précisant qu’elle préférait ne pas donner ses motifs d’abandon.

quand un pompier sort du placard

L’homme de 48 ans ne connaît pas d’autres pompiers de service incendie au Québec qui ont dit publiquement, comme lui, être homosexuels. À part peut-être une fille, qu’il connaît de nom. Stéphane Fredette, pompier dans la région de Lévis et père de trois enfants, a décidé de sortir de l’ombre il y a cinq ans, lors de la Journée internationale contre l’homophobie. « Je n’ai jamais pu prouver qu’il y avait eu de la discrimination, mais j’ai perdu mon poste de lieutenant. Plus tard, je n’ai pas obtenu un poste de chef de division. J’ai été nommé lieutenant, mais à titre de remplaçant. J’ai arrêté de me battre, je suis tanné. Il faut se justifier d’être gai, ce n’est pas normal. »

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