OPINION HÔPITAL SAINTE-JUSTINE

Le médecin pédiatre Jean-François Chicoine rappelle les origines de la célèbre institution montréalaise au moment où cette dernière est, selon lui, menacée par sa fusion avec le CHUM.

Opinion : Hôpital Sainte-Justine

Irma Levasseur

Née à Québec, diplômée en médecine du Minnesota en 1900, vraiment un tour de force, la Dre Irma Levasseur (1878-1964), première femme francophone à pratiquer la médecine au Québec, a longtemps été reléguée aux oubliettes.

Résolue, sensible, solitaire, voire caractérielle, méfiante envers les bonnes sœurs, en plus de toute cette bonne délinquance, Mlle Levasseur est célibataire, sans enfant, dans un monde d’hommes et de femmes non diplômées. Spécialisée en maladies infantiles, elle est interne à l’hôpital de la Miséricorde de Montréal au printemps 1907 quand elle « reprend l’idée » d’un hôpital d'enfants, dans les termes de l’historienne Denyse Baillargeon. Son idéal, elle le portera fièrement, un premier patient sous sa charge dans les bras, jusqu’aux bonnes dames de la société montréalaise, dont Justine Lacoste-Beaubien.

Cette rencontre sera déterminante. Le lendemain matin, un refuge pour enfants malades trouve pignon sur rue.

« Je remercie Dieu de m’avoir placée sur la route de cette femme remarquable », dira Mme Lacoste-Beaubien de l’instigatrice de son œuvre.

Coup de théâtre, à peine huit semaines après le démarchage de l’hôpital, Irma Levasseur quitte le conseil d’administration où elle siège avec Mme Lacoste-Beaubien et les dames patronnesses, puis le bureau médical dont elle était membre aux côtés de ces messieurs les docteurs qu’elle avait elle-même recrutés. Les circonstances troublantes de ces démissions/remerciements, à contextualiser avec l’époque et les personnages en place, ont été décrites avec le plus de précision possible, notamment par des historiennes de talent, Mmes Desjardins, Baillargeon, Sicotte, des Rivières, à partir des documents d’archives de l’hôpital. Selon la tenue de livres des administratrices, les deux femmes, Irma et Justine, ne perdront pas le contact, mais ne se reverront qu’une seule fois, en 1950.

Entre Montréal, New York, la guerre en Serbie et Québec où elle fonde ensuite l’hôpital de l’Enfant-Jésus (1923), un centre pour enfants handicapés et le Centre Cardinal-Villeneuve, Irma Levasseur défriche encore, se donne, puis tire systématiquement sa révérence pour s’éclipser. La trajectoire humaine et professionnelle d’Irma, jusqu’à sa mort dans la solitude dans sa petite maison de Québec, impressionne, dépasse les limites de l’entendement.

À l’Enfant-Jésus dans Limoilou, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada vient d’honorer Irma Levasseur par une plaque commémorative, près de 10 ans après l’avoir désignée « personnage historique national ».

Irma a aussi droit depuis peu à un parc, à une petite montagne, à une bourse d’études en son nom, etc., et… à un petit texte sur un panneau décoratif à l’entrée de Sainte-Justine où elle est identifiée comme cofondatrice de l’institution, avec Justine Lacoste-Beaubien.

C’est tout ?

Qu’une mention confidentielle dans le hall principal de l’établissement ?

Irma n’est-elle pas la cofondatrice de Sainte-Justine ?

« Toujours les mêmes », clament les réseaux sociaux, des chroniqueurs, des journalistes d’opinion lassés de la place faite à Justine, la bourgeoise, et qui s’emballent désormais pour Irma, l’ange déchu de Sainte-Justine, depuis leur lecture d’un récit en trois tomes de la romancière Pauline Gill, Docteure Irma, publié de 2006 à 2009 chez Québec Amérique.

Incontestablement, la saga de Mme Gill a eu le grand mérite de faire renaître son héroïne, mais elle transporte subjectivement le rôle de Justine Lacoste-Beaubien dans les coulisses, a contrario des avis d’experts, ou des documents d’accès protégés, sur les mois précédant l’incorporation de Sainte-Justine en avril 1908. Docteure Irma est une fiction historique, l’auteure y a pleinement droit, l’histoire, en revanche, a aussi ses droits. Justine Lacoste-Beaubien n’est pas l'Antonio Salieri d’Irma Levasseur. Les vérités arrangées au présent ne suffiront pourtant pas à réparer les oublis du passé, fussent-ils injustes.

N’y aurait-il pas suffisamment de place dans l’histoire de Sainte-Justine pour deux femmes fortes et formidables ?

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