Derrière la porte

Orgasmes et fauteuil roulant

Pause vous propose chaque samedi un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

CETTE SEMAINE : ÉLISE*, 61 ANS

Élise* a 61 ans. Elle a la sclérose en plaques, se déplace en fauteuil roulant et n’a jamais été aussi épanouie de sa vie.

Elle nous donne rendez-vous dans un petit café, au rez-de-chaussée de l’immeuble résidentiel où elle vit. Son doux sourire ne quittera pas son visage des deux heures que durera l’entretien.

« Je n’ai rien à vous dire ! », rougit-elle. Comme elle a tort.

Élise se lance donc dans le récit de sa vie. D’une voix posée, elle parle d’emblée de sa maladie. Elle n’avait que 37 ans quand le verdict est tombé. C’est à la suite d’une chute, en jouant au volleyball, qu’elle s’est doutée que quelque chose clochait. « Ma jambe gauche est restée engourdie et, deux semaines après, mes deux jambes étaient engourdies. »

Son mari, à l’époque, n’a jamais digéré la nouvelle. Deux ans plus tard, il l'a quittée. « C’est ça qui m’a détruite : la séparation. Plus que la maladie… »

Pourtant, le couple était loin d’être ardent. Sexuellement ? « Ordinaire. Je le sais maintenant… »

« Moi, j’aime ça, faire l’amour. Mais il ne s’est jamais préoccupé de moi. Est-ce que pour moi, c’était agréable ? Jamais il ne m’a posé la question. »

— Élise, 61 ans

Fait à noter : la sclérose n’a rien changé à leurs ébats. « Ça n’était pas mieux. Mais pas pire. »

Toujours est-il qu’Élise s’est retrouvée célibataire à 39 ans, avec un sombre pronostic. Mais jamais elle n’en souffle mot pendant l’entrevue. Au contraire. Elle étouffe les fous rires et poursuit doucement son récit.

Moins de deux mois après s’être séparée, elle se fait un amant, pouffe-t-elle. Un ami de jeunesse. « Déjà avec lui, c’était plus le fun, faire l’amour », sourit-elle. L’histoire n’a pas duré, parce que monsieur aurait voulu s’engager. Élise, non. La vie de couple l’avait déçue une fois, elle n’était pas prête à se rembarquer.

Puis, elle a connu deux ou trois autres hommes, mais rien de mémorable à signaler. « Certains n’ont jamais su que j’avais la sclérose en plaques. »

Ce n’est que 10 ans plus tard qu’elle doit se résigner à se déplacer en fauteuil. Et pour elle, cette chaise signe l’arrêt de mort de sa vie sexuelle. Elle a tout faux. Élise sourit ici de plus belle. On arrive enfin au cœur de l’histoire.

LA VIE APRÈS LE FAUTEUIL

Nous sommes en 2002. Élise a la mi-quarantaine et habite dans l’immeuble où nous sommes. Chaque jour, elle passe en fauteuil devant le même commerce, sourit aux employés, et poursuit son chemin. Sans arrière-pensée. De fil en aiguille, elle se met à leur faire la jasette. Et puis un jour, un des employés (« Je pensais qu’il était homosexuel, mais je le trouvais sympathique ! ») lui demande de ne jamais hésiter, si elle a besoin de quelque chose, un service ou autre. Évidemment, le besoin se fait sentir rapidement. « Étais-tu sérieux ? M’aiderais-tu à porter un paquet dans mon auto ? » En guise de remerciement, elle l’invite innocemment à prendre un café chez elle.

« Il m’avait dit qu’il faisait de bons massages, mais il m’a à peine massée, pouffe-t-elle. On a fait l’amour tout de suite ! »

Près de 17 ans plus tard, ils se fréquentent encore. Et à voir le sourire rayonner dans son visage, on devine que la flamme n’a pas faibli.

« L’amoureux que j’ai ne m’a jamais connue autrement. Il n’est pas dans le déni du fauteuil. Mais dans l’accompagnement très raisonnable. »

— Élise

Au début, ils faisaient l’amour trois fois par semaine. Évidemment, avec la progression de la maladie, la relation a évolué. « Par-dessus, je ne suis plus capable, mais j’adorais ça. À genoux, c’est difficile de me tenir. Donc je me mets sur le dos. Lui se met debout, à l’extérieur du lit, et tire mes jambes. J’ai un lit d’hôpital, alors on peut le lever à la bonne hauteur… »

Elle nous raconte tout cela en riant nerveusement. « La majorité des gens ne se doutent pas que je fais l’amour. […] Mes jambes sont engourdies, mais au niveau vaginal, je n’ai aucun problème. Je le sais quand j’ai un orgasme ! »

Avec son amoureux, Élise a d’ailleurs découvert les orgasmes vaginaux, et multiples, par-dessus le marché. C’était il y a quelques années. « Pas toutes les fois, nuance-t-elle. Mais quand tous les deux on est bien reposés… » La clé ? « Il a été attentif à moi tout de suite. »

Et puis l’an dernier, Élise s’est en prime avérée femme fontaine. Disons que la ménopause, chez elle, a tout sauf tué sa libido.

« Comme je dis : je ne peux pas monopoliser les problèmes. Il faut que j’en laisse aux autres. Sinon, ce serait égoïste. »

— Élise

Son humour est déroutant. Mais Élise a quand même son lot de soucis, sur lesquels elle ne souhaite pas trop s’éterniser. C’est que monsieur est marié…

Oui, elle le sait depuis le début. « Je ne dirais pas que ça faisait mon affaire, mais je n’avais pas d’ambition, pas d’agenda. » Bref, pas d’attente.

Ç’a d’ailleurs toujours été sa philosophie de vie. « Moi, j’ai des projets, mais sans obligation de résultat », résume-t-elle.

N’empêche qu’avec les années, cette femme par ailleurs si forte et indépendante devient de moins en moins autonome. « J’ai de plus en plus besoin d’aide. Maintenant, j’aimerais ça que mon amoureux soit là, avoue-t-elle. Mais c’est égoïste. Mais si je tombe par terre, et que je dois attendre trois heures que les ambulanciers viennent me relever… des fois, je suis en maudit contre lui. C’est égoïste, hein ? »

Devant notre stupeur, Élise affirme ne pas lui en vouloir : « Il a son histoire, on a chacun nos passés. » Et malgré tout, par sa simple présence, ses petites attentions, leurs déjeuners, dîners et promenades quasi quotidiennes, il lui apporte déjà beaucoup. Et elle est visiblement reconnaissante. « Il me dit que ce qui l’a séduit, et le séduit encore, c’est mon sourire. C’est sûr ! Ça ne pouvait pas être mes jambes ! »

* Nom fictif, pour assurer l’anonymat

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