Opinion Boucar Diouf

Après Thomas-Tom, gare à François-Frank ?

Sondage après sondage, la Coalition avenir Québec (CAQ) se hisse en haut des intentions de vote et semble confirmer une durable tendance. Le dernier Léger, réalisé pour Le Devoir et le Journal de Montréal, crédite aux troupes de François Legault 37 % des intentions de vote. On y rapporte aussi une érosion historique du bloc de béton qui soutient traditionnellement le Parti libéral les yeux fermés. 

Très en avance dans le vote francophone avec 42 % d’appui, la CAQ réussit même à recruter dans le vote anglophone et allophone qu’elle convoite désormais ouvertement. Une publicité diffusée le 29 juin 2017 ciblait déjà cet électorat acquis aux libéraux en leur expliquant qu’ils avaient désormais un autre choix de parti fédéraliste, bien plus recommandable. 

Mais en voulant recruter plus large dans la métropole, Legault risque de buter sur une équation difficile à résoudre lorsqu’arrivera la vraie campagne électorale, car il faudra dire aux anglophones et allophones qui songent à quitter le navire libéral pourquoi ils devraient voter pour la Coalition avenir Québec. Est-ce que la simple clarification de la position constitutionnelle de la CAQ sera suffisante pour les rassurer ? Certainement pas. Il faudra se mouiller et se dépatouiller davantage dans des sujets bien plus risqués pour avoir des résultats. Je pense ici au dossier identitaire, à la défense de la langue, au bonjour-hi, aux droits des minorités anglophones qui se disent menacées de disparition, à la position bien tranchée de la CAQ sur le dossier de la laïcité, qui risque de faire battre en retraite les adeptes du multiculturalisme érigé en religion au Canada. 

Lorsque viendra le temps de séduire ce vote anglophone, il faudra que François Legault se remémore constamment la débâcle de Thomas Mulcair aux dernières élections fédérales. 

Propulsé alors par les intentions de vote du Québec francophone, encore sous le charme du bon et regretté Jack Layton, Thomas Mulcair, voulant tendre la main à l’anglophonie canadienne pour être premierministrable, s’était mis à tenir un double discours selon qu’il faisait campagne à l’intérieur ou à l’extérieur du Québec. Un écart que ses adversaires bloquistes n’ont pas hésité à montrer du doigt. 

Pourtant, ainsi va le Canada ! Pour prétendre au poste suprême, il faut expliquer clairement par quel type de canon on matera toutes les velléités autonomiste, nationaliste, indépendantiste et autres revendications identitaires et constitutionnelles du Québec. C’est ce que Thomas a voulu faire à mot couvert et on connaît tous la suite de l’histoire. 

La formule de Gilles Duceppe voulant qu’en parlant de pipeline, Thomas se transforme en Tom à l’extérieur du Québec avait fini par faire mouche. Doublé à gauche par Trudeau et lâché massivement par les francophones du Québec qui n’avaient pas aussi aimé sa valse autour du serment à visage découvert, Mulcair avait fini par manger une méchante et historique claque. 

Si François Legault veut séduire le vote libéral de Montréal, il risque de se retrouver dans la position qui avait fait très mal au Nouveau Parti démocratique (NPD). Pour celui qui convoite à la fois le vote francophone et anglophone au Québec, il y a un point d’équilibre qui est bien difficile à trouver et un seul pas d’un bord ou de l’autre peut être fatal pour un politicien. 

Tel un funambule déambulant au sommet de la barrière linguistique qui risque au moindre faux pas de se retrouver ou bien dans une farce de Molière ou bien dans un drame shakespearien. Dans les deux cas, ça signifie la tombée du rideau et un retour dans les coulisses du pouvoir plutôt que le rôle principal tant convoité. Garder l’énorme crédit déjà emmagasiné chez les francophones et lorgner activement le vote anglophone et allophone nécessitera à M. Legault une gymnastique intellectuelle qui pourrait donner beaucoup de munitions à ses adversaires. 

En décembre 2017, François Legault, interrogé dans une émission de CBC sur les raisons qui expliquent qu’on n’arrive pas à embaucher suffisamment d’immigrants, avait répondu qu’on accordait trop d’importance à la connaissance du français dans leur sélection. Une façon de dire que la langue française ne fait pas l’employabilité. Il est ensuite revenu sur sa déclaration pour nuancer son propos. Mais, cette affirmation qui racolait l’ouest de l’île, là où la langue du Roi-Soleil se couche, peut faire très mal dans une campagne électorale. 

À François Legault caracolant dans les sondages, il faudra constamment rappeler qu’il y a un risque à enlever son alliance pour essayer de séduire plus large dans les bars de l’ouest de l’île. 

Pour cause, si l’épouse éplorée se sent trahie, elle pourrait bien se pousser avec la moitié de ses intentions de vote accumulées depuis le début de leur relation et aller se jeter dans les bras d’un tiers parti. 

S’il est vrai que la tâche sera bien difficile pour ses troupes dans les circonscriptions majoritairement anglophones, la CAQ lorgne quand même les circonscriptions avec des communautés anglophones assez significatives pour faire la différence. Pensons ici à celles d’Argenteuil, de Brome-Missisquoi, d’Huntington et d’Orford. 

Pour séduire ces anglophones, il faudra que Legault patine sur des dossiers très glissants, la langue bien affûtée en évitant l’esprit de bottine. Et gare aux transformations potentielles de François en Frank !

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