Nunavik

à peine inaugurée, déjà à reconstruire

L’aérogare d’Inukjuak a été qualifiée de « perte » avant même sa livraison.

Ruinée par des infiltrations d’eau, une aérogare inaugurée en grande pompe l’été dernier dans le Grand Nord québécois est déjà en si mauvais état qu’elle devra être reconstruite. Québec réclame 8,1 millions de dollars au constructeur et à un consortium dont fait partie SNC-Lavalin pour la « perte » du bâtiment.

« Ces investissements permettront d’assurer la pérennité de ces importantes infrastructures pour les communautés du Nunavik », se félicitait la ministre déléguée aux Transports de l’époque, Véronyque Tremblay, en juin dernier, lors de l’inauguration de l’aéroport d’Inukjuak. En plus de l’aérogare, le tablier de l’aéroport avait été agrandi et un nouveau garage construit, un projet de 25 millions.

Or, derrière son design original et ses murs extérieurs colorés, l’aérogare flambant neuve du village nordique était déjà pratiquement en phase terminale. Depuis trois ans, les armatures de ses fondations sont grugées par des infiltrations d’eau récurrentes. « Il est actuellement à prévoir que la reprise des fondations entraîne la reconstruction de l’aérogare », soutient la Procureure générale du Québec (PGQ) dans une poursuite déposée la semaine dernière.

« Le problème majeur d’imperméabilisation de l’immeuble affecte sa structure porteuse et menace l’ouvrage de dangers sérieux conduisant à une ruine imminente ou latente. »

— Extrait de la requête de la Procureure générale du Québec

Cette poursuite lève le voile sur les importants défauts de conception et de construction de cette aérogare primordiale pour la communauté de 1700 personnes d’Inukjuak, dans la baie d’Hudson.

La requête vise le consortium formé par la firme d’architectes Fournier, Gersovitz, Moss, Drolet & associés, architectes (maintenant EVOQ Architecture), la firme d’ingénierie SNC-Lavalin Stavibel (une filiale du Groupe SNC-Lavalin) ainsi que l’entrepreneur Constructions Pépin et Fortin inc. et leurs assureurs respectifs.

Le donneur d’ouvrage du projet, le ministère des Transports du Québec (MTQ), a accordé plus de 2,5 millions de dollars au consortium en 2014 et 2015 pour des mandats de conception et de surveillance des travaux et environ 14 millions à l’entrepreneur Pépin et Fortin pour la construction du bâtiment. Le MTQ retient toujours un demi-million au contrat de l’entrepreneur.

Infiltrations d’eau

Une « importante » infiltration d’eau se produit au sous-sol de l’aérogare dès mai 2016 et touche la salle électrique qui alimente le balisage de piste. « Un risque intolérable qui […] [rend] les lieux impropres à leur destination et dangereux pour la sécurité des travailleurs », explique-t-on dans la requête. Des travaux d’urgence ont d’ailleurs été menés en août 2018 en raison des risques d’électrocution.

Dans les mois suivants, des infiltrations d’eau se produisent régulièrement dans le sous-sol pendant les périodes de dégel et les épisodes de pluie. L’eau semble alors pénétrer par le joint entre le mur de fondation et la dalle de béton.

Absence d’un système de drainage vertical des murs de fondation, déficiences du coulage de béton à la base des murs de fondation et déficiences de la membrane d’étanchéité sous les murs de fondation : une firme spécialisée livre un rapport dévastateur en septembre 2017.

« L’expert est d’avis que la structure porteuse de l’édifice est affectée par les infiltrations d’eau, notamment par la corrosion des armatures d’acier visible par les eaux d’infiltration qui sont colorées de marron. »

— Extrait de la requête de la Procureure générale du Québec

Un autre rapport d’expertise obtenu par l’entrepreneur jette le blâme sur la conception déficiente de l’imperméabilisation du sous-sol. La membrane d’étanchéité ne pouvait pas être efficace dans ces conditions et a donc « nécessairement été percée, déchirée et mal jointe », a conclu la firme, selon la requête.

En octobre dernier, le MTQ a fait réaliser des travaux pour insérer un scellant dans le béton du sous-sol. Or, ces solutions temporaires n’empêchent pas l’eau de « dégrader les armatures de fondations, desquelles dépendent la solidité de la structure de l’immeuble ». D’ailleurs, l’eau s’infiltrait toujours il y a un mois.

L’imperméabilisation du sous-sol de l’aérogare conçue par les architectes et les ingénieurs n’a pas respecté les « normes et les règles de l’art », allègue la requête. De plus, le consortium n’est pas intervenu à temps lorsque l’entrepreneur a éprouvé des difficultés et n’a « aucunement » donné l’alerte concernant les difficultés de pose de la membrane d’étanchéité, ajoute-t-on. L’entrepreneur est également blâmé pour une série de décisions et d’omissions pendant les travaux.

« Perte de l’ouvrage »

La PGQ tient ainsi responsables l’entrepreneur et le consortium de la « perte de l’ouvrage » avant sa livraison et les tient « entièrement » responsables des dommages au bâtiment. Elle réclame 8,1 millions pour les coûts de conception, de réalisation et de surveillance de l’aérogare, soit environ la moitié de la facture de 17,4 millions du projet.

Ni la firme EVOQ Architecture, ni l’entrepreneur Constructions Pépin et Fortin inc., ni SNC-Lavalin n’ont voulu commenter l’affaire en raison du processus judiciaire en cours. Même son de cloche de l’Administration régionale Kativik qui gère et exploite les aéroports du Nunavik. Notons que cet organisme n’est pas visé par la poursuite.

Questionné hier après-midi au sujet de la reconstruction possible de l’aérogare et de la dangerosité du bâtiment, le MTQ ne nous avait pas répondu en fin de journée.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.