CHRONIQUE

La Lune, Beale Street et les Oscars

Toronto — À seulement 24 heures d’intervalle, les deux cinéastes qui se sont retrouvés nez à nez sur la scène des Oscars l’an passé ont présenté leurs nouveaux films au TIFF. Le premier, Damien Chazelle, celui qui a failli gagner l’Oscar du meilleur film avec La La Land, présentait hier matin First Man, un portrait de Neil Armstrong, le premier homme qui a marché sur la Lune. Le deuxième, Barry Jenkins, celui qui, contre toute attente, a finalement remporté l’Oscar pour Moonlight, présentait la veille If Beale Street Could Talk, une adaptation du roman de James Baldwin et l’un des films les plus attendus du festival.

Les cinéastes, tous les deux dans la mi-trentaine, l’un franco-américain et l’autre un Black de Miami, se sont évidemment croisés à Toronto et n’ont pas manqué de faire des blagues sur le cafouillage d’enveloppes qui les a rendus célèbres. « On s’est tous les deux passé la remarque que ce soir-là aux Oscars, on a vécu la soirée la plus étrange et la plus surréaliste de notre carrière », m’a raconté Barry Jenkins, dans sa loge, quelques minutes avant sa rencontre avec le premier public à voir son film.

Contrairement à First Man, qui arrivait du festival de Venise, If Beale Street Could Talk a été présenté en primeur mondiale à Toronto.

« Beale Street, c’est le lieu où la communauté noire se rassemble. Il y a une Beale Street dans toutes les villes, et chaque Noir y est né, du moins métaphoriquement parlant », m’a affirmé Barry Jenkins, qui a écrit le scénario de ce film en même temps qu’il écrivait Moonlight.

« Sauf que je n’avais pas les droits du livre. Alors j’ai écrit ce scénario en toute liberté, convaincu que je ne réussirais jamais à faire le film. » L’Oscar a dû amadouer la succession de James Baldwin, très protectrice de l’œuvre de l’écrivain mort en 1987. Le cinéaste raconte que les négociations ont été longues et laborieuses, mais qu’il est arrivé à ses fins. C’est d’ailleurs la première fois qu’un roman de Baldwin est adapté au cinéma.

Le Beale Street de Barry Jenkins se déploie à Harlem dans les années 70, sur fond de discrimination et de tensions raciales. Tish (KiKi Layne) et Fonny (Stephan James), deux jeunes d’à peine 20 ans, ont été amis, enfants, et sont maintenant amants. Or, Tish apprend qu’elle est enceinte au moment où Fonny est arrêté et faussement accusé de viol. Débute alors une extraordinaire histoire de liens, de cœur et de solidarité familiale, le tout filmé dans une lumière luxuriante, mêlant le rouge, l’or et l’émeraude, au son des mélopées langoureuses de Miles Davis et de John Coltrane. 

Fidèle à son style tout en douceur et en délicatesse, Jenkins montre l’impuissance des Noirs contre une justice blanche et arbitraire, mais aussi leur résilience. 

« Après tout, nous avons enduré beaucoup, et ce n’est pas fini. Être un Noir dans ce pays n’est pas évident. Pourtant, nous sommes encore là, toujours debout. »

UN PETIT PAS POUR L’HOMME…

L’astronaute Neil Armstrong était blanc sans que cela ne le protège des épreuves de la vie. Marcher sur la Lune fut son grand exploit, mais est-ce que ces deux heures passées sur le sable gris et friable de la Lune en valaient la chandelle ? C’est la question existentielle que pose First Man, l’adaptation pour le cinéma de la biographie de James R. Hansen, qui a interviewé l’astronaute mort en 2012 pendant plus de 50 heures et eu accès à tous ses documents. Le scénario est du même Josh Singer qui a coscénarisé Spotlight et The Post. « Sauf que lorsque je l’ai engagé, il n’avait pas encore écrit Spotlight ni gagné d’Oscar », a tenu à préciser le cinéaste Damien Chazelle en conférence de presse.

Assis à sa droite, Ryan Gosling, qui incarne le mythique astronaute, opinait du bonnet, marmonnant des bribes de réponses pas toujours audibles.

Neil Armstrong était un homme de peu de mots. Ryan Gosling semble l’être aussi. C’est sans doute pourquoi il incarne un personnage à la fois téméraire et introverti avec un beau mélange de finesse et de sensibilité.

Gosling a avoué qu’il s’était senti investi d’une difficile mission : celle d’être à la hauteur d’un homme et de son mythe. « De toute façon, je n’avais pas le choix, ces deux-là me surveillaient », a-t-il lancé en indiquant Mark et Rick Armstrong, les deux fils de l’astronaute, assis derrière lui et qui ont été présents tout au long du tournage, veillant à ce que la vie de leur père ne soit pas dénaturée. Ce qui n’a pas empêché Chazelle de mettre en relief des évènements dont on ne parlait jamais chez les Armstrong : à savoir la mort de la cadette de la famille, la petite Karen, qui a succombé à un cancer en bas âge. Sa mort, au début du film, devient un leitmotiv pour l’astronaute qui n’arrive pas à se remettre de sa perte et qui semble vouloir aller dans l’espace pour fuir le profond chagrin qu’il ressent.

Est-ce que c’était le cas pour le vrai Neil Armstrong ? On l’ignore, mais chose certaine, l’interprétation que Gosling, en fait, humanise un film extraordinairement technique, qui multiplie les scènes de missions spatiales calamiteuses.

On l’oublie trop souvent, mais les astronautes de ces années-là (de 1963 à 1969) voyageaient dans l’espace à bord de boîtes de tôle dans un cliquetis assourdissant de métal mal vissé. « C’est miraculeux que cette quincaillerie se soit rendue dans l’espace et surtout que les astronautes aient survécu », a raconté le réalisateur.

Cette image d’une technologie rudimentaire et pas au point est un aspect plutôt réussi du film. L’autre réussite, c’est une bande sonore à tout casser et d’une redoutable efficacité qui semble déjà promise à plusieurs prix.

Pour le reste, on ignore quelle sera l’issue pour la conquête de la Lune comme celle de Beale Street par ces deux cinéastes de talent. On est certains par contre d’une chose : le premier homme qui s’est trompé d’enveloppe aux Oscars ne répétera pas l’erreur cette année.

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