Athlètes et réseaux sociaux

Quand les indésirables gâchent la fête

Les réseaux sociaux occupent une place de plus en plus grande dans le monde actuel et le sport n’y échappe pas. Si certains athlètes aiment pouvoir y échanger avec les partisans, d’autres préfèrent s’en éloigner après avoir été la cible de commentaires déplacés.

Un dossier de Richard Labbé

athlètes et réseaux sociaux

Un terrain glissant

Max Domi ne se souvient pas de la journée précise, mais il se souvient du moment où il a décidé que les réseaux sociaux et lui, c’était pas mal terminé.

Ce moment, il est survenu en début de saison, quelques jours après son coup à la tête d’Aaron Ekblad, un défenseur des Panthers de la Floride. Un geste qui lui a valu une suspension de cinq matchs lors du calendrier préparatoire.

Mais cinq matchs, aux yeux du tribunal populaire qui sévit sur Twitter, ce n’était guère suffisant.

« Je ne voulais pas blesser le gars et, de toute évidence, ce fut une erreur de ma part a expliqué Domi à La Presse. Après le match, ce n’était pas si pire, mais je remarquais que chaque jour, de plus en plus, des gens allaient sur mon compte pour s’acharner sur moi. »

Ça s’est mis à sérieusement débouler, au point où le joueur de 23 ans a cessé de consulter son téléphone.

« Moi, ça va, je suis capable de composer avec ça. Les gens peuvent bien me lancer des insultes, je suis capable d’en prendre. Mais c’était rendu au point où on me menaçait et on menaçait les membres de ma famille. Il y a une limite qui a été franchie. »

— Max Domi

L’histoire de Domi représente assez bien ce qui peut attendre les joueurs professionnels, y compris les hockeyeurs, dans le Far West des réseaux sociaux, là où les règles de bonne conduite sont très vagues.

Il fut un temps où les dirigeants de la LNH redoutaient le comportement de leurs employés dans ce monde virtuel – une politique sur les réseaux sociaux a d’ailleurs été instaurée par la Ligue en 2011, interdisant, entre autres, l’accès aux téléphones deux heures avant le début d’un match –, mais aujourd’hui, ce sont surtout les joueurs eux-mêmes qui doivent composer avec les débordements.

« C’est pour ça que je n’échange plus avec personne sur les réseaux sociaux, poursuit Max Domi. C’est dommage pour les fans qui sont civilisés, et qui se retrouvent pénalisés par les indésirables qui ont gâché l’expérience pour les autres, mais c’est comme ça. Il y a du bon avec les réseaux sociaux, on peut s’en servir pour partager des histoires et faire une différence dans le monde. Mais ça peut aussi devenir un environnement toxique. »

Le cas Comtois

Chez le Canadien, on dénombre 13 joueurs réguliers qui possèdent leur propre compte Twitter. En parcourant des yeux ces différents fils, un constat se dessine : pour la plupart des joueurs, comme Max Domi, Twitter est dorénavant utilisé comme outil promotionnel. Carey Price est un bon exemple de cette nouvelle réalité : après avoir essuyé des critiques à la suite de la publication d’une photo de chasse en décembre 2012, où on le voyait photographié avec un ami, un coyote mort derrière eux, le gardien-vedette s’en tient maintenant à des messages promotionnels.

Alex Pietrangelo, vétéran défenseur des Blues de St. Louis, rappelle que les joueurs de la ligue sont tous avertis en début de saison quant aux possibles dérapages qui peuvent survenir quand des doigts imprudents s’attaquent à un clavier.

« Il faut réfléchir avant de publier quelque chose, dit-il. Pour les plus vieux comme moi, ce n’est pas vraiment un problème, mais pour les plus jeunes, ceux qui arrivent à peine dans la ligue, les réseaux sociaux, c’est une partie de leur monde. »

La LNH, évidemment, se sert bien des réseaux sociaux pour mousser son produit et pour essayer de créer un engouement, comme les comptes Twitter des Kings de Los Angeles ou des Golden Knights de Vegas le démontrent. Mais plusieurs joueurs y voient une arme à deux tranchants, et à ce chapitre, ils citent en exemple le tristement célèbre cas de l’attaquant Maxime Comtois, taillé en pièces sur les réseaux sociaux après avoir raté un tir de pénalité pour Équipe Canada lors du dernier Championnat du monde de hockey junior, début janvier.

« Soudainement, on a vu passer les commentaires de tous ces gens qui se pensaient meilleurs qu’un joueur d’Équipe Canada, ironise Max Domi. La vérité, c’est que 99,9 % des gens qui ont écrit [à Comtois] sur Instagram n’auraient pas été capables de marquer. »

Comme Domi, Paul Byron a lui aussi choisi de garder ses distances avec le monde virtuel.

« Il y a 1 million de fans qui se pensent plus intelligents que toi et qui pensent être en position de pouvoir te donner des conseils après un match, estime-t-il. Je n’ai pas vraiment besoin de ça. »

Les joueurs de la LNH peuvent quand même se consoler sur un point : ils ne sont pas scrutés et suivis à la loupe comme leurs collègues des autres ligues. Selon le Sports Business Journal, seulement quatre joueurs de hockey dépassaient la barre du million d’abonnés sur Twitter au mois d’octobre, dont Alex Ovechkin, numéro un à ce palmarès avec tout près de 2,7 millions d’abonnés. En guise de comparaison, LeBron James, joueur-vedette des Lakers de Los Angeles dans la NBA, est suivi par plus de 42 millions d’utilisateurs sur Twitter.

Mais il y a encore certains joueurs de hockey qui sont aussi à l’aise dans ce monde virtuel que sur la glace. Comme Brendan Gallagher, qui aborde ses moments sur les réseaux sociaux de la même manière qu’il aborde chaque présence sur la patinoire : avec un grand sourire au visage.

« Moi, les commentaires négatifs, ça ne m’a jamais dérangé, explique-t-il. À mes yeux, les réseaux sociaux, c’est une façon d’étaler notre personnalité et ça peut être très positif. Je sais que ce n’est pas pour tout le monde, mais moi, je m’amuse avec ça ! »

Cinq dérapages célèbres

Evander Kane

Lors du lock-out de 2012, Kane, sans doute un peu las d’attendre la reprise des activités, publie une photo de lui-même à Las Vegas avec une pile de fric utilisée comme téléphone alors que la LNH et l’Association des joueurs négocient un nouveau contrat de travail…

Greg Pateryn

Ici, en fait, ce n’est pas le joueur, mais bien sa femme, Stefani Pateryn, qui commet la gaffe d’envoyer promener des fans sur son compte Twitter. Coïncidence ou pas ? Le Canadien échange Greg Pateryn à Dallas quelques jours plus tard.

Antonio Brown

L’imprévisible receveur des Steelers de Pittsburgh a amorcé la dernière saison en menaçant de mettre son point sur la gueule à un journaliste du réseau ESPN. Ce n’était probablement pas une bonne idée.

Max Pacioretty

En avril 2011, Pacioretty, alors avec le Canadien, écrit sur son compte Twitter que le match qu’il est en train de regarder est « aussi long que le nez de [Brad] Marchand ». Depuis, son compte Twitter n’est plus actif.

Carey Price

En décembre 2012, Price publie une photo de voyage de chasse, où on le voit avec un ami… et avec un coyote mort à l’arrière. Controverse. Quelques semaines plus tard, il s’explique à La Presse : « Plus jeune, je pêchais des truites dans le ruisseau, c’est comme ça qu’on mangeait. C’est comme ça que les gens de notre communauté doivent vivre, et ce n’est pas facile. Ceux qui ont grandi avec l’épicerie de l’autre côté de la rue ne peuvent pas comprendre. »

Un débordement prévisible

À l’instant où Maxime Comtois a raté le tir de pénalité que l’on sait, en prolongation d’un match éliminatoire contre la Finlande au dernier Championnat du monde de hockey junior, début janvier, Marc-André Dumont se doutait bien de ce qui allait suivre.

Dumont, l’un des adjoints parmi les entraîneurs canadiens au tournoi, était installé dans le bureau des coachs quand ça s’est mis à déraper dans le monde virtuel.

« Tous les entraîneurs de l’équipe, on était tous dans le bureau après le match pour rencontrer les joueurs, raconte-t-il en entrevue téléphonique. On était tous là, tous les coachs ensemble, et on a commencé à avoir vent des commentaires à l’endroit de Maxime sur les réseaux sociaux… Honnêtement, je dois dire que personne n’a été surpris. »

Ainsi va la vie dans le monde du hockey moderne, et aussi dans la plupart des mondes, en cette ère où les réseaux sociaux prennent de plus en plus de place : on s’attend à des débordements, à des dérapages, à des insultes.

Bref, on s’attend au pire.

« C’est comme ça aujourd’hui si tu es une personnalité du domaine public, ajoute Dumont, qui est entraîneur et directeur général des Screaming Eagles du Cap-Breton, dans la LHJMQ.

« Tous les artistes, les politiciens, les gens des médias ou les athlètes doivent composer avec ça, avec cette cyberintimidation qui vient des médias sociaux, par des internautes qui n’ont pas de filtre et qui écrivent des choses qu’ils n’oseraient jamais te dire en pleine face. C’est l’anonymat des réseaux sociaux qui permet ça. »

— Marc-André Dumont, entraîneur et directeur général des Screaming Eagles du Cap-Breton

Comme une telle toxicité peut s’avérer prévisible, les dirigeants d’Équipe Canada étaient déjà prêts au pire quand les commentaires haineux ont commencé à pleuvoir sur Maxime Comtois.

« Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a tout un groupe derrière les joueurs avec Équipe Canada, des entraîneurs aux préparateurs physiques en passant par le psychologue sportif. Et puis, ça fait drôle de dire ça, mais le fait que ça arrive à Maxime Comtois, c’est bien tombé d’une certaine façon, parce que ce gars-là est solide, il est intelligent, il est bien entouré et il est capable de passer à travers. Cela dit, il a eu à composer avec des propos violents qui n’ont évidemment pas leur place. »

Marc-André Dumont, qui dirige les Screaming Eagles depuis sept saisons, affirme que les jeunes hommes du hockey junior québécois sont bien au fait des pièges des réseaux sociaux.

« Les joueurs voient des vidéos préparées par la Ligue et par nous, on leur rappelle d’être prudents avec ce qu’ils font sur les réseaux sociaux. On ne va jamais tirer la plogue ; les réseaux sociaux, ça fait partie de leur vie. Ils ont tous un téléphone avec Instagram, Snapchat ou Twitter.

« Je me souviens d’un cas avec notre équipe, il y a quatre ou cinq ans, où un de nos joueurs de 17 ans avait été affecté par des critiques déplacées qui avaient été formulées à son endroit sur Facebook. Il avait fallu intervenir cette fois-là parce que ça avait affecté le joueur. Mais à part ça, nous n’avons pas vraiment eu de problèmes. »

Selon Marc-André Dumont, il est illusoire de penser qu’une équipe pourrait aller jusqu’à interdire complètement à ses joueurs l’utilisation des réseaux sociaux.

« On a des gars dans notre équipe qui sont nés en 1999, en 2000, et qui sont nés avec ça… Les réseaux sociaux, c’est ici pour de bon. Mais c’est sûr qu’il y a une gestion à faire avec ça. Il faut que ce soit encadré. »

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