Rectificatif

Alexandre Champagne

Dans notre article « Succès instantané », publié le 23 septembre, nous avons malencontreusement inversé les photos originales d’Alexandre Champagne et celles qu’il a traitées. Toutes nos excuses.

Entrevue

Une journée dans la vie de Dolto

Figure majeure de la psychanalyse, Françoise Dolto a complètement changé la manière dont on élevait les enfants dans les années 70. Caroline Eliacheff, psychanalyste et auteure, raconte une journée fictive dans la vie de cette femme, tout en rappelant qu’on lui doit encore beaucoup.

Françoise Dolto est morte en 1988, mais vos chemins se sont déjà croisés. Dans quel contexte ?

J’ai assisté à sa dernière consultation. J’avais déjà 40 ans bien sonnés. Mais je n’ai pas été formée par elle, et je n’étais pas une intime de la famille, bien que je sois très amie avec sa fille Catherine. Je cherchais une manière originale de raconter sa vie. En imaginant une journée, cela me permettait de dire beaucoup de choses d’une façon un peu légère. Comme les carnets de Françoise Dolto de cette époque n’ont pas été conservés, je n’étais pas obligée de me coller à son emploi du temps de l’époque. Au début, je l’ai regretté, mais après, ça m’a donné une certaine liberté.

Quelle était la réputation de Françoise Dolto comme psychanalyste ?

Il y avait deux figures à Paris à l’époque : [Jacques] Lacan pour la théorie et Françoise Dolto pour les enfants. Il faut dire qu’en dehors des lacaniens, Françoise Dolto n’a jamais été très bien considérée par ses pairs. Elle a toujours été critiquée, et à partir du moment où elle a été connue du grand public, ça s’est plutôt aggravé. C’est quelqu’un qui a toujours été marginal et extrêmement original.

Que lui reprochait-on ?

On disait qu’elle était intuitive, on l’accusait d’être communiste à une époque – les années 50 – où ça passait très mal d’être communiste. Ensuite, on l’a accusée d’être bondieusarde quand elle a travaillé sur l’Évangile. Bref, c’était tout et son contraire. Elle a toujours dérangé.

En quoi son approche a-t-elle changé la manière dont on éduque les enfants ?

C’est en partie grâce à elle – et aussi à d’autres, il ne faut pas devenir « doltolâtre » – que le regard porté par les adultes sur les enfants a radicalement changé. Elle défendait l’idée qu’on devait respecter l’enfant, qu’on devait lui parler, car il comprenait. C’était à la base de son enseignement. Elle a commencé à formuler ses idées dès les années 50, en donnant des cours, en participant à des émissions de radio, en écrivant dans les journaux, etc. À ce moment-là, elle n’était pas tellement entendue. Il a fallu que la société évolue et soit prête à l’entendre pour que ce qu’elle disait depuis un certain nombre d’années prenne comme une mayonnaise. Ça s’est produit dans les années 70.

Par la suite, on lui a reproché d’avoir contribué au phénomène de l’enfant-roi.

Je ne pense pas qu’elle avait ce pouvoir à elle toute seule. L’enfant-roi existe, nous le rencontrons, cet enfant à qui les parents ne savent pas mettre de limites. Or, c’est à l’opposé de ce que Françoise Dolto préconisait. Elle disait exactement le contraire, soit qu’il fallait que l’enfant soit à la périphérie du couple, alors que bien souvent, il est au centre. Deuxièmement, elle disait que l’éducation devait imposer des limites aux pulsions des enfants. Ce qui a changé, c’est qu’avant les années 70, l’idéal de l’éducation d’un enfant, c’était l’obéissance. Tous les moyens étaient bons : les punitions, les menaces, la peur, etc. Aujourd’hui, l’idéal de l’éducation, c’est l’épanouissement de l’enfant. Or il y a une légère confusion : certains parents et éducateurs ont pensé que l’enfant allait s’épanouir s’il n’avait plus de limites. Ce n’est pas vrai. Dolto n’a jamais prôné le laxisme, c’est plutôt l’inverse. Il faut savoir faire preuve d’autorité sans autoritarisme. Mais ce n’est pas facile.

Elle a été mal comprise ?

On en a compris la moitié. Entendons-nous, les parents font comme ils peuvent, on n’a pas à leur reprocher d’avoir compris ceci ou cela. Par contre, quand ce sont des professionnels, eux, on peut dire qu’ils n’ont rien compris.

Quel est le principal héritage de Françoise Dolto ?

La création des Maisons vertes, des institutions qu’elle a imaginées et créées et qui existent maintenant dans le monde entier, même dans les pays totalitaires [on trouve des maisons inspirées de la Maison verte de Dolto au Québec]. Il s’agit d’un lieu pour recevoir ensemble l’enfant de moins de 3 ans et l’adulte qui l’accompagne – que ce soit le père, la mère, la nounou, le grand-parent. Ils sont reçus par des accueillants et des psychanalystes. Ils viennent à la Maison verte comme ils veulent, à leur rythme, et c’est anonyme.

L’idée était de prévenir ensemble ce que Dolto appelait « les séparations normales de la vie », soit l’entrée à la crèche, le retour de la mère au travail, la première nuit chez les grands-parents, l’entrée à l’école pour l’enfant qui n’a pas fréquenté la crèche, etc. Dolto pensait que ça pouvait avoir un effet préventif sur les dysfonctionnements précoces des relations mère-enfant.

Voilà donc une psychanalyste qui est sortie de son cabinet – ce qui n’est pas banal, très peu l’ont fait – et qui a imaginé une institution au moins aussi importante que les écoles maternelles, une institution qui perdure après sa mort et qui a été importée dans le monde entier. Et c’est tout à fait réussi : il se passe des choses extraordinaires dans ces endroits.

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