Renaud, mon héros, mon jumeau

Depuis 40 ans, David Séchan vit dans l’ombre de son frère. Il sort un magnifique album photo.

Il fait défiler le film d’une vie. À 20 ans, le Leica de son père en main, le photographe s’est trouvé un modèle. Ce jumeau qu’il admire, David Séchan le suivra de ses débuts, en première partie de Coluche, à ses derniers concerts. Avec le livre Dans l’intimité de… Renaud, à paraître le 12 octobre, il ouvre l’album privé de l’éternel gamin rebelle devenu le chanteur préféré des Français. Plus de 200 images qui le racontent : la naissance d’une star et ses résurrections. David rassure. Renaud a été hospitalisé fin septembre, mais il va bien. Il travaille sur un disque dont le thème est l’enfance. « Mon frère est un Phénix. Il faut s’y habituer. »

Paris Match : Vous publiez un recueil d’images personnelles de votre frère, sorte de biographie illustrée. À quel âge avez-vous commencé à le photographier ?

David Séchan : Notre père, traducteur, romancier, musicien, artiste protéiforme, m’a initié à la photo dès l’âge de 15 ans. Je voulais en faire mon métier. J’ai commencé à photographier Renaud cinq ans plus tard. Nous avions 20 ans. Il est devenu mon modèle privilégié puisque nous étions toujours ensemble. D’ailleurs, si je devais expliquer ma motivation à faire ce livre de souvenirs, je dirais : vingt ans à ses côtés, quarante ans dans son ombre. Une vie.

Comment définir ce qu’a été votre collaboration ?

Quand il a débuté, qu’il n’était pas encore connu, il m’a demandé tout naturellement de le suivre. J’ai réalisé, entre autres, la pochette de son deuxième album [il voulait alors modifier le côté titi parisien qu’on lui avait collé], puis celle de Morgane de toi. Je suis alors parti à Los Angeles, où j’ai vécu l’un des plus beaux moments de ma vie. Renaud m’attendait à l’aéroport, seul, dans une limousine louée. Nous sommes arrivés à Beverly Hills au soleil couchant, il m’a servi une coupe de champagne et il m’a fait entendre la version définitive de la chanson dédiée à Lolita, sa fille. Quelle émotion !

Est-ce qu’il a toujours accepté que vous fixiez son image, ou cela l’a-t-il parfois énervé ?

Au départ, mon frère, qui était très beau et assez narcissique, adorait que je le prenne en photo. Puis il a connu la notoriété, alors il a eu du mal à le supporter. Il a un problème avec les photographes en général, mais surtout avec ceux qui se cachent pour faire des images. Je sais également que les selfies l’horripilent. Malgré cette aversion, il prend toujours le temps, en râlant un peu, d’en faire avec ses fans.

Les clichés de vos étés à Patmos, entre 1975 et 1980, font penser au paradis perdu de l’enfance…

Nous n’étions plus des enfants, pourtant. Mai 1968 avait tout libéré. Renaud était avec Dominique, qui allait devenir sa première épouse, et moi avec ma compagne. Martin Lamotte, grand copain de Renaud, faisait aussi partie de la bande. Nous logions chez l’habitant. Les seuls touristes, c’étaient nous. On passait un mois et demi pieds nus, sauvageons qui, au retour, avions du mal à enfiler des chaussures !

Vous êtes alors très ressemblants. On voit néanmoins d’un côté la rébellion et la fureur, de l’autre la douceur et une forme d’abnégation. Est-ce la réalité ?

Renaud était franchement dans la rébellion. Il avait vécu Mai 1968 de manière active, fuguant à 16 ans, vivant jour et nuit à la Sorbonne où il jouait de la guitare, chantait et avait créé le Comité Gavroche révolutionnaire, réunissant deux ou trois membres. Au bout d’un moment, notre mère allait le chercher le soir pour qu’il rentre dormir à la maison. Renaud a toujours été anticonformiste, contestataire. Je suis plus posé. Je vis les choses de manière plus sage.

Malgré l’alcool, votre frère conserve à travers vos photos ce côté juvénile qu’il a toujours eu. Comme si l’enfant restait éternellement présent…

Parce que Renaud demeure dans le monde de l’enfance comme s’il ne l’avait pas digérée, comme s’il n’en était jamais sorti. Cela engendre chez lui une forme de nostalgie abyssale que je ne parviens pas à partager, bien qu’ayant vécu les mêmes choses étant petit.

Durant ses années de descente aux enfers, avez-vous combattu son addiction, pour le sauver ?

Dominique, sa première épouse, Romane, sa seconde épouse, et moi-même avons tout tenté, de toutes nos forces, pour le tirer de là. Son amour pour Romane l’a sauvé une première fois. Ils se sont mariés. Elle l’a sorti du gouffre. Il a rebondi, est devenu abstinent et, en 2002, a réalisé avec Boucan d’enfer, où figurait le titre Manhattan-Kaboul, un album aux ventes records. Mais son moral est compliqué à gérer. Et donc, après avoir été de nouveau au sommet, il a rechuté.

Avez-vous eu, à un instant, le sentiment que la communication avec lui était coupée ?

À la fin des années 1990, quand il était au fond du trou. Je venais le voir à la Closerie des Lilas, où il passait son temps. Notre père, quand il était encore en vie, venait le voir aussi. Mais Renaud restait muet, dans un état de prostration totale. Il avait besoin qu’on l’entoure mais ne pouvait plus communiquer. À cette période, oui, j’ai eu l’impression de le perdre, ou en tout cas le sentiment d’un grand éloignement. En 2016, à l’époque de son dernier album et de la tournée sur laquelle je n’aurais pas parié un caramel, nous nous sommes totalement retrouvés et j’ai refait des photos de lui. Mon frère est un Phénix, il faut s’y habituer.

Comment va-t-il aujourd’hui, alors que de nombreuses rumeurs alarmistes ont couru sur sa santé ?

Il est chez lui, je vais le voir. Il va beaucoup mieux. J’ai eu confirmation que ses analyses sont bonnes, il n’y a donc pas du tout péril en la demeure. Il se remet en forme afin de terminer son disque sur l’enfance, dont j’ai lu quelques textes formidables. Il a des problèmes de voix, fatalement, car il fume beaucoup, n’a pas une hygiène de vie impeccable, ne fait pas de sport. Mais il ne faut pas écouter tout ce que l’on raconte et qui fait beaucoup de mal à notre famille. Je passe mes journées à envoyer des messages rassurants à nos proches. Nous tenons à l’écart de tout cela notre mère, qui est en maison de retraite et n’a pas besoin qu’on rajoute de l’inquiétude à ses petits tracas.

Êtes-vous proche de vos neveux, Lolita et Malone ?

J’ai moins de relations avec Lolita parce qu’elle a sa vie. Je l’aime énormément et je pense que nous sommes assez liés. Je vois plus souvent Malone. Il est merveilleux et, malgré une existence qui n’a pas été simple, c’est un enfant très équilibré. Sa mère, Romane, l’a protégé et très bien éduqué. Renaud et Malone se retrouvent souvent. Mon frère est un grand taiseux, alors ils restent côte à côte, père et fils, sans trop se parler, mais ils sont très heureux d’être ensemble. Malone joue de la guitare et écrit des chansons à peu près au même âge que l’a fait son père. Renaud voulait l’inscrire à la Sacem alors qu’il avait 10 ans. Je lui ai dit que c’était un peu tôt.

Il y a deux ans, vous écriviez dans Match que Renaud a souffert de déprimes récurrentes depuis le milieu des années 1980. Comment sont-elles nées ?

Il y a eu d’abord la chute des idéaux. Proche du Parti communiste, il était allé chanter à Moscou où son concert avait été sciemment saboté par le pouvoir en place. Cela l’avait atteint profondément, comme si tous ses rêves s’écroulaient, comme s’il comprenait pour la première fois qu’il s’agissait d’une dictature. Ensuite, la mort de Coluche, qui était le parrain de Lolita, l’a terrassé. Ils étaient si liés que Coluche voulait faire signer un papier à Renaud : en cas de malheur, il deviendrait le père officiel de Lolita… Deux ans plus tard, il a été confronté à la disparition de Pierre Desproges dont il était très proche aussi, avec qui il partait en vacances. Quand Renaud évoque cette période, il parle plutôt de mélancolie que de déprime. C’est sans doute plus joli. Moi, je qualifierais plutôt ça de maladie maniaco-dépressive. Il se laisse couler aussi profond qu’il remonte haut.

Vous qui êtes son jumeau, expliquez-vous l’origine de ses blessures ?

Son statut de personnage public, de star, est très vite entré en jeu. Il ne peut plus être libre ni lui-même. Il a d’ailleurs écrit une très belle chanson intitulée Je vis caché. Tout cela a généré chez lui, disons-le franchement, une forme de paranoïa. Et puis, il y avait très certainement chez mon frère des fragilités affectives liées à notre gémellité. Pendant longtemps, à deux nous n’avons fait qu’un. Cette personnalité double, qu’il décrit très bien dans ses chansons – je pense à Docteur Renaud, Mister Renard –, peut avoir joué dans son mal-être. Nous avons dû partager notre mère. Peut-être a-t-il eu l’impression, de manière inconsciente, que je lui volais des choses, et n’a-t-il pas trouvé toute sa place dans ce couple imposé que nous formions.

Lui dans la lumière qui aveugle parfois, vous dans l’ombre qui peut être rassurante. Quand avez-vous su que ce serait ainsi pour la vie ?

Très tôt. À 12 ans, Renaud écrivait des romans policiers passionnants sur la machine à écrire de notre père, et il composait des chansons pour séduire les filles. Ça marchait très bien. Je l’ai toujours admiré. J’ai admiré ce génie artistique et créatif dont il a fait preuve. Je suis son premier fan. Et je sais qu’il ira jusqu’au bout de son nouveau projet et que ce sera encore un succès. Les enfants, l’enfance, cela lui tient tellement à cœur. 

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