Russie

« Le régime continue à se battre contre lui, même après sa mort »

Quatre années se sont écoulées depuis le meurtre de l'opposant russe Boris Nemtsov. Rencontré lundi à Montréal, son proche collaborateur Vladimir Kara-Murza poursuit sa croisade acharnée pour que le politicien ne tombe pas dans l’oubli.

Le 27 février, cela fera quatre ans que l’opposant russe Boris Nemtsov a été abattu en traversant un pont en plein centre-ville de Moscou, à 200 mètres du Kremlin. Chaque année, à la date anniversaire, des Moscovites apportent des fleurs et allument des bougies à l’endroit où a eu lieu cet assassinat.

Puis, la nuit, des agents en uniforme viennent les retirer.

« Le régime de Vladimir Poutine a combattu Boris Nemtsov de son vivant, il continue à se battre contre lui, même après sa mort », dénonce Vladimir Kara-Murza, un proche collaborateur du politicien assassiné qui est passé en coup de vent à Montréal, cette semaine.

« Quand il était vivant, le régime empêchait Boris Nemtsov de prendre part aux élections et répandait des mensonges à son sujet. Aujourd’hui, il bloque toutes les initiatives visant à honorer sa mémoire. Il ne permet même pas d’installer une plaque commémorative sur le pont où le meurtre a eu lieu. »

Pourtant, rappelle le président de la Fondation Boris Nemtsov, ce dernier a exercé à la fin des années 90 les fonctions de vice-premier ministre de la Russie. Il a aussi été tour à tour gouverneur et député.

« Ça ne m’entre pas dans la tête que le régime de Poutine refuse d’honorer la mémoire de l’homme d’État le plus haut placé à avoir été assassiné dans l’histoire de la Russie moderne. » — Vladimir Kara-Murza

C’est justement pour cela que Vladimir Kara-Murza fait la tournée des capitales occidentales, dans l’espoir de les convaincre de donner à des rues ou des places le nom de Boris Nemtsov. Si possible, à proximité d’une ambassade de Russie, comme l’ont déjà fait les autorités municipales de Washington. Il y a aussi déjà une rue Nemtsov à Vilnius, en Lituanie. Le 27 février, ce sera le tour de Kiev de nommer une de ses rues en l’honneur de Boris Nemtsov.

Vladimir Kara-Murza compte revenir au Canada au printemps pour recueillir des signatures en faveur d’initiatives semblables à Ottawa, Toronto et Montréal. Idéalement, le plus près possible d’une représentation diplomatique russe, manière de faire un pied de nez au Kremlin. Il peut compter dans cette initiative sur l’appui de l’ancien ministre de la Justice Irwin Cotler, aux yeux de qui « Nemtsov est un héros de la démocratie russe ».

En plus de ce combat symbolique, Vladimir Kara-Murza espère aussi que des pressions internationales finiront par forcer Moscou à pousser l’enquête sur le meurtre de Boris Nemtsov au-delà de ses simples exécutants. Si cinq hommes ont été condamnés par la justice russe, celle-ci n’a fait aucun effort pour retrouver leurs commanditaires, déplore l’opposant russe.

Deux fois empoisonné

Tour à tour journaliste, documentariste et militant, Vladimir Kara-Murza est tombé dans la marmite politique à l’âge de 17 ans. Il en a 37 aujourd’hui. En plus de diriger la fondation perpétuant l’œuvre et la mémoire de son collègue et ami assassiné, il copréside Russie ouverte, ONG vouée à la promotion de la démocratie fondée par un autre adversaire de Vladimir Poutine, l’homme d’affaires et ex-prisonnier politique Mikhaïl Khodorkovski, aujourd’hui exilé en Grande-Bretagne.

Vladimir Kara-Murza a longtemps milité pour inciter les gouvernements étrangers à se doter d’une « loi Magnitski », nommée d’après l’avocat Sergueï Magnitski, mort dans une prison russe dans des circonstances troubles.

Cette loi, adoptée notamment par les États-Unis et le Canada, permet de décréter des sanctions ciblées contre des dirigeants ou fonctionnaires étrangers responsables de graves violations de droits de la personne.

Forcément, Vladimir Kara-Murza s’est fait lui aussi des ennemis à Moscou, au point d’avoir été la cible de deux tentatives d’empoisonnement, en 2015 et en 2017. Dans les deux cas, il est passé à un cheveu de la mort.

« La dernière fois, mon médecin m’a dit que j’avais eu 5 % de chances de m’en sortir. »

— Vladimir Kara-Murza

Diagnostic médical officiel : empoisonnement par une substance inconnue.

Avant cette dernière attaque, le militant, qui est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’Université de Cambridge et s’exprime couramment en anglais et en français, passait 80 % de son temps en Russie.

Depuis, il a déménagé sa femme et leurs trois enfants aux États-Unis. Et a mis un an et demi avant de remettre les pieds dans son pays natal.

Il y est allé l’automne dernier, dans le cadre du tournage d’un documentaire sur l’ancien dissident soviétique Gregori Edelstein – tournage qui l’a aussi amené à Montréal, pour une longue entrevue avec le juriste et ex-ministre Irwin Cotler, qui avait défendu plusieurs clients en ex-URSS.

à toute épreuve

Vladimir Kara-Murza n’avait-il pas peur de mettre les pieds en Russie, où on avait essayé de le tuer deux fois plutôt qu’une ?

« Je suis un être humain, ce n’est pas agréable quand quelqu’un essaie de vous assassiner », répond-il laconiquement. Le poison était assez puissant pour avoir provoqué une « défaillance multiorganes », et en même temps indécelable.

« C’était une substance très forte et très sophistiquée, ce n’est pas quelque chose qu’on achète dans une pharmacie. » Vladimir Kara-Murza est convaincu, pour cette raison, que les services secrets russes y ont été pour quelque chose.

Même s’il ne sait pas qui a commandité ces deux attentats contre sa vie, il sait très bien pourquoi il a été ciblé : à cause de ses activités politiques. Qu’il ne compte pas arrêter pour autant.

« Je pourrais tout quitter, mais pour moi, ce n’est pas une option. Je ne suis pas d’accord avec ce que ce régime fait avec mon pays. »

— Vladimir Kara-Murza

« Il y a 20 ans qu’il n’y a plus d’élections libres, plus de pluralisme, de médias indépendants. La Russie mérite beaucoup mieux que ça. Ne rien faire, ce serait comme devenir complice », explique le militant pro-démocratie.

Ce dernier invoque sa formation d’historien pour dire qu’en Russie, tout peut basculer en un claquement de doigts. « C’est ce qui est arrivé pendant la révolution de 1905, puis celle de 1917, et aussi en août 1991, quand le régime soviétique est tombé », énumère-t-il.

« Je ne sais ni quand ni comment tombera le régime de Poutine, mais je sais qu’il finira par tomber. »

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