Les oubliées de #metoo

Il y avait quelque chose de bien ironique à voir le juge Brett Kavanaugh, soupçonné d’agression sexuelle, confirmé à la Cour suprême des États-Unis un an jour pour jour après la vague #metoo. Joyeux anniversaire, mesdames ! Cette gifle est pour vous.

Même si, de toute évidence, le mouvement #metoo a été suivi d’inquiétants ressacs, on se console en se disant que ces ressacs n’effacent pas la vague de fond. Au contraire, ils ne font que confirmer sa force. Si #metoo ne changeait rien, les ressacs ne seraient pas aussi violents.

Malheureusement, il se trouve des femmes et des filles qui ont été complètement oubliées par #metoo. J’en parlais dimanche, dans un reportage consacré aux migrantes victimes de trafic sexuel en Italie. On estime que 80 % des migrantes du Nigeria qui risquent leur vie pour traverser la Méditerranée sont destinées à la traite. On parle de milliers de filles et de femmes, de 13 à 24 ans, vendues comme des marchandises et traitées comme des esclaves, comme si leur vie ne valait rien. Pour elles, pas de vague #metoo ni d’éveil des consciences, mais juste un ressac permanent.

On pourrait penser que cela ne nous concerne pas ou que l’on n’y peut rien. Mais on aurait tort. Parlez-en à Taina Bien-Aimé, directrice de la Coalition Against Trafficking in Women, organisme international établi à New York qui lutte contre la traite des femmes. « La situation des migrantes nigérianes exploitées à des fins de prostitution en Italie est à l’image de ce qui se passe partout dans le monde », me disait cette avocate, de passage à Montréal la semaine dernière pour participer à une conférence de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES).

L’emprise de la mafia nigériane sur le trafic sexuel de migrantes ces dernières années en Europe a bien sûr ses particularités. Mais peu importe sa cible, la logique d’exploitation sexuelle reste la même. Essentiellement, elle vise les femmes et les filles les plus vulnérables du monde. « Quand on regarde les bordels d’Europe, surtout dans les pays qui ont légalisé la prostitution comme l’Allemagne et les Pays-Bas, on voit que jusqu’à 90 % des femmes y sont des étrangères, victimes de trafic. Au Canada, c’est pareil », dit Taina Bien-Aimé, en soulignant que les femmes autochtones sont surreprésentées parmi les victimes d’exploitation sexuelle.

Aujourd’hui, Taina Bien-Aimé s’inquiète des orientations du Parti libéral du Canada qui, en congrès en avril dernier, a adopté une résolution pouvant conduire à une légalisation de la prostitution. Quatre ans après l’adoption d’une loi fédérale qui protège les populations vulnérables victimes de prostitution, elle y voit la possibilité d’un ressac. « Le Canada était le premier pays en Amérique du Nord à reconnaître la prostitution comme un système de violence et d’exploitation. Si on renversait ces décennies de travail, une tranche du travail vers l’égalité hommes-femmes, le Canada deviendrait État proxénète. C’est-à-dire un État qui profite de la violence, de l’exploitation, de la traite des plus vulnérables qui sont surtout des femmes et des filles autochtones. Des filles que tout le monde a abandonnées. »

La loi adoptée par Ottawa en 2014 s’inspire de ce qu’on a appelé le modèle « nordique ». Ce modèle, qui incrimine le client, a d’abord vu le jour en Suède, en 1999. « La Suède était seule pendant 10 ans. L’Islande et la Norvège l’ont ensuite suivie. Maintenant, ce n’est même plus un modèle nordique. Nous avons des pays comme la France, l’Irlande du Nord et la République d’Irlande qui ont emboîté le pas… Israël est à la veille de passer la même loi. L’Afrique du Sud la regarde. Bref, beaucoup de juridictions dans le monde réalisent qu’elles n’arrivent plus à gérer cette industrie qui tire des milliards et des milliards de profits chaque année de l’exploitation sexuelle des personnes les plus vulnérables du monde. Ce sont des gouvernements qui reconnaissent qu’il faut absolument s’attaquer à la demande. »

Pour Taina Bien-Aimé, le modèle (dit aussi « modèle d’égalité ») qui pénalise le client en plus d’inclure des mesures pour changer les mentalités et venir en aide aux victimes d’exploitation sexuelle reste la meilleure voie à suivre pour un gouvernement qui serait sérieux dans son engagement à stopper la traite.

Car lorsqu’on parle de commerce du sexe, on parle d’une économie qui, comme toutes les économies, suit la loi de l’offre et de la demande. « Les proxénètes et les trafiquants profitent des acheteurs de sexe. Si on enlève cette demande, l’entreprise s’écroule. »

Aux critiques de ce modèle qui font valoir qu’en incriminant les clients, cela met encore plus en danger la vie des prostituées, Taina Bien-Aimé réplique que ce n’est pas la loi qui tue les femmes. « Des proxénètes et des clients ont toujours tué des femmes prostituées. En Allemagne, où la prostitution est légalisée, il y a eu 69 meurtres de femmes par leurs proxénètes ou par des acheteurs de sexe entre 2010 et 2014. »

Ce qui est clair, toutefois, c’est que là où l’achat de sexe est interdit, les trafiquants et les proxénètes ont plus de mal à faire rouler leur business. « Si vous comparez la situation en Italie par rapport à celle de la Suède où l’achat de sexe est interdit, la traite en Suède est minime. Ça existe, c’est clair. Mais ce n’est pas un endroit où les trafiquants et les proxénètes peuvent faire beaucoup de profits. »

Autre changement notoire en Suède : alors que, avant l’adoption de la loi, une grande majorité de la population suédoise considérait qu’il était tout à fait normal pour un homme d’acheter une femme pour du sexe, 20 ans plus tard, c’est le contraire. « La grande majorité des gens, des hommes aussi, pensent que non seulement c’est inacceptable, mais que c’est une barrière à l’égalité hommes-femmes. »

Loin d’être un virage puritain ou moraliste, il faut y voir davantage une évolution des consciences et de la culture d’égalité. Une culture qui comprend la déshumanisation et le rapport de pouvoir sous-tendant le commerce du sexe. « C’est une façon de réaliser, collectivement, que lorsqu’on achète une femme pour du sexe, on ne la traite pas comme un être humain. On la viole, physiquement, mentalement, et on ne tient pas compte du chemin qu’elle a parcouru, de son histoire de vulnérabilité. La majorité des victimes ont été vendues enfants. Elles ne deviennent pas tout d’un coup consentantes à l’âge de 18 ans. »

Le mouvement #metoo nous a permis de comprendre les effets néfastes, souvent indélébiles, du harcèlement et de la violence sexuelle dans une vie. « Mais nous n’en sommes pas à comprendre que si un homme donne de l’argent pour ce même harcèlement, pour cette violence, pour cette dégradation, ce n’est pas un consentement », observe Taina Bien-Aimé.

« La prostitution, c’est #metoo sur les stéroïdes », dit-elle, en citant Autumn Burris, survivante d’exploitation sexuelle devenue militante abolitionniste.

Les oubliées de #metoo attendent toujours qu’on le réalise.

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