Anthoine Hubert

L’espoir fracassé

Le jeune pilote était une étoile montante de la formule 2. Un terrible crash a mis fin à ses rêves.

On l’appelait « Tonio » et « l’as du volant ». De ce coureur prometteur, on disait qu’il était sérieux, humble et intelligent, « un super gamin ». À 17 ans, il avait décroché un bac scientifique en même temps qu’un titre de champion de France en F4. Aucun défi ne semblait trop grand pour Anthoine Hubert. Dans le club très fermé de l’automobile, il s’était fait une place tout jeune. Premiers essais sur le parking d’un supermarché… à 3 ans, à bord d’un kart offert par son père, un amateur de rallye. Cette année, pour sa première saison en F2, ses succès à Monaco et au Castellet confortaient son ambition de devenir pilote de F1. Hélas, Anthoine a trouvé la mort dans un carambolage sur le circuit de Spa, le 31 août. Il avait 22 ans.

En levant le doigt vers le ciel, debout dans sa Ferrari, Charles Leclerc, 21 ans, célèbre sa première victoire en Grand Prix de formule 1. Il salue surtout la mémoire de son frère d’armes, Anthoine Hubert. 

Le sort, sur ce même circuit de Spa-Francorchamps, a voulu qu’un jeune espoir français soit frappé samedi par la mort et qu’un autre espoir, monégasque celui-là, y soit consacré dimanche. Avec Pierre Gasly, ils formaient un trio depuis l’enfance, se mesurant sur les circuits, se retrouvant pour les after-courses, partageant un temps la vie de nomade des jeunes champions. 

« J’ai grandi avec Anthoine depuis nos 7 ans, depuis nos débuts au karting », raconte Gasly, des sanglots dans la voix. « On a été camarades de classe de 13 à 19 ans, on a vécu ensemble pendant six ans comme colocataires. Nous avions les mêmes professeurs dans une école privée que la fédération avait mise en place. Charles, Anthoine et moi avions commencé la même année à courir en compétition. Nous nous connaissions tous. »

Le championnat Open de karting est le terrain de jeu incontournable des apprentis pilotes. C’est sur ce circuit qu’ils testent virtuosité, habileté et ténacité, sous l’œil vigilant des directeurs d’écurie et des « talents scouts » venus à la chasse aux surdoués. 

Anthoine a découvert le karting très jeune et commence la compétition en 2006, alors qu’il n’a que 10 ans. Il termine deux fois vice-champion, gagne la French Cup en 2005. C’est à cette époque qu’il rencontre Charles Leclerc ; celui-ci participe à son premier championnat de France. Il se souvient : « Il y avait Anthoine, Pierre Gasly, Esteban Ocon et moi. Quatre ados avec des volants de kart dans les mains, qui ne rêvaient que d’une seule chose : piloter une formule 1. » 

Anthoine va fréquenter les circuits de karting jusqu’en 2012. Il termine deux fois champion de France, et monte en 2012 en 3e position sur le podium du Championnat du monde des moins de 18 ans. Charles Leclerc suit une trajectoire parallèle. Lui aussi a commencé le kart très jeune : à l’âge de 5 ans, il pilote à Brignoles sur le circuit du père d’un autre futur champion, Jules Bianchi. Ce monde est tout petit… 

Charles sera recommandé par le jeune coureur et entrera dans l’écurie de son agent, le fils de Jean Todt, Nicolas, qui va financer sa carrière. « Jules était le héros de Charles, son parrain sportif et son modèle, raconte Nicolas Todt. Sa mort l’a dévasté. Celle de son propre père est arrivée peu après. Des épreuves très dures, mais qu’il a su affronter. » 

Jules Bianchi trouve la mort, en 2015, à 25 ans, pendant le Grand Prix du Japon. Charles Leclerc, qui a le sens de la fidélité en amitié, porte dès lors sur son casque l’inscription : #17JB. Le numéro et les initiales de son champion. Il aura la même attention lors du GP de Belgique, et fera inscrire sur le flanc de sa Ferrari : « #19 Racing for Anthoine ». Il griffonne sur son volant : « RIP Tonio. »

L’annonce de l’accident l’a bouleversé. « Anthoine et Charles se connaissaient depuis l’adolescence, explique Nicolas Todt. Quand vous perdez à cet âge-là un gars qui est l’un des vôtres, c’est horrible. C’est pour cette raison que, le lendemain, Charles a célébré sa victoire avec beaucoup de retenue. Toute la communauté du sport automobile était sous le choc. Elle n’avait pas la tête à la fête. Sur le podium, ils se sont abstenus de s’asperger avec les bouteilles de champagne. » 

Le danger plane en permanence au-dessus des circuits, mais, pour les pilotes, la passion doit l’emporter sur les risques. Le professionnalisme exige qu’au moment où ils s’installent dans leur cockpit ils fassent abstraction de leurs états d’âme. Ce qu’Alain Prost résume en une phrase lapidaire : « Faire une minute de silence, puis monter dans sa voiture et passer le raidillon de l’Eau rouge [le piège absolu, à Spa] à fond dès le premier tour… » C’est l’exploit qu’a réalisé Charles Leclerc : « Je n’avais jamais été confronté à une telle situation dans une course, confie-t-il à L’Equipe. Mais fermer la visière et passer à la même vitesse que la veille à l’endroit où Anthoine s’est tué, c’est le boulot… »

Leclerc l’a effectué avec brio, arrachant la victoire en moins d’une seconde en résistant à l’incroyable remontée du quintuple champion du monde Lewis Hamilton. Les circonstances de ce succès sur l’un des circuits les plus difficiles du monde – il est surnommé « le toboggan des Ardennes » –, propulsent le Monégasque dans les annales de la F1. 

Anthoine, lui, y avait rendez-vous avec son destin. Il restera pour toujours un espoir trop tôt perdu. Champion de France de F4 en 2013 à 17 ans, sacré champion en GP3 à 22, il avait effectué sa transition en monoplace comme un adolescent perd sa graisse de bébé.

Ces performances lui avaient ouvert les portes de la Renault Sport Academy, qui prépare six jeunes pilotes prometteurs à la consécration en formule 1. Alain Prost appréciait ses qualités :« Il avançait à petits pas, à pas comptés, mais avec une grande détermination dans l’ordre des championnats, avec une très grande humilité, à sa façon. »

« Je crois que ce qui le caractérisait, c’était son engagement et ses capacités de travail. C’est le plus gros bosseur qu’on ait eu à l’académie. Je ne sais pas s’il aurait été un grand pilote de F1, mais personne ne pouvait parier jusqu’où il pouvait aller et où il s’arrêterait. »

— Alain Prost

Des qualités que confirme Cyril Abiteboul, le directeur de Renault Sport Racing. « Non seulement il était très sympa, mais il était aussi très intelligent. Il avait fait des essais prometteurs avec nous en F1 en Autriche. J’appréciais son approche personnelle, une philosophie des rapports humains avec les ingénieurs, les techniciens. C’est exactement ce qu’il faut pour être performant. » 

Anthoine est mort sur un circuit, dans sa voiture, à 250 kilomètres-heure, comme il avait toujours voulu vivre. Victime d’un accident dont l’enquête judiciaire devra déterminer les causes, il laisse derrière lui une mère au courage hors normes, Nathalie, son frère Victhor, Julie, son amoureuse depuis trois ans, d’innombrables amis, mais aussi le respect et les regrets de la communauté du sport automobile. Il allait avoir 23 ans. 

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