Chronique

Les élections et votre assiette

Il y en a qui trouvent, avec raison, qu’on ne parle pas assez d’environnement depuis le début de cette campagne électorale. Il y en a pour qui on occulte les questions touchant l’avenir du système d’éducation, la santé, la lutte contre les disparités sociales, l’égalité, l’inclusion…

Moi, comme à chaque élection, je trouve que c’est l’alimentation et l’agriculture qui sont oubliées. 

Et je ne suis pas la seule.

« On aimerait bien sûr que l’on en parle plus », répond Marcel Groleau, le président de l’UPA, quand on lui demande son avis. Mais « via l’environnement et l’alimentation, on aborde les questions agricoles plus qu’on ne le faisait ».

C’est vrai.

Philippe Couillard s’est inquiété récemment de spéculation sur les terres agricoles et de la société Pangea – proche de la CAQ –, Jean-François Lisée a parlé de boîtes à lunch, d’ingrédients locaux dans les établissements publics et de souveraineté alimentaire. Dans les médias spécialisés, on a aussi discuté un peu de la position de Québec solidaire en faveur du pluralisme syndical en agriculture…

Bref, on fait des progrès.

Mais est-ce suffisant ? Non. 

On mange trois fois par jour, et ce dont on se nourrit a un impact direct sur notre santé, celle de notre environnement et sur tout l’aménagement de notre territoire. 

L’alimentation et l’agriculture, deux sujets qui vont main dans la main, devraient être au cœur de notre campagne.

En fait, je dirais même qu’en 2018, les partis politiques ratent l’occasion d’en faire un projet économique, un projet de santé, bref, un projet de société.

***

Il y a depuis longtemps au Québec une façon d’aborder les thèmes importants, en campagne électorale, qui ressemble à un mélange de vieux réflexes et d’archétypes enracinés quasi depuis la petite école. On parle de train, d’auto, d’avion, enjeux liés aux transports. On parle de la vie de nos grandes entreprises traditionnelles. On parle d’immigration et d’identité. On parle d’argent. 

Mais ce qu’on mange, d’où ça vient, combien ça coûte, comment ça se rend dans nos assiettes, par qui c’est transformé, ça, c’est comme si on tenait pour acquis que d’autres y veillaient déjà, par exemple l’Union des producteurs agricoles et les fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. 

Et il est vrai qu’ils surveillent de près tous ces dossiers.

Mais doit-on les laisser faire leur travail sans poser de questions ?

Non.

Peut-on faire mieux que ce qu’on fait actuellement ? 

Oui. 

Et est-ce que tout cela ne devrait concerner que les électeurs ruraux ?

Pas du tout.

L’épicerie est un important poste de dépense dans le budget de tout le monde – 16,2 %, devancé seulement par le logement et le transport, selon l’Institut de la statistique. Et le secteur de l’alimentation représente 12 % du marché de l’emploi, selon le MAPAQ.

Maxime Laplante, le président de l’Union paysanne, regroupement de petits producteurs et grand adversaire du statu quo agricole, parle d’une attitude « chèque en blanc ».

On laisse les acteurs en place décider, on leur donne carte blanche. 

Pourtant, dit-il, on aurait besoin d’une révolution.

***

Qu’on soit d’accord ou non avec le type de changements radicaux que prône ce regroupement, toutes les idées qu’il lance sur la place publique depuis des années devraient effectivement être ouvertement discutées sur la scène politique.

Car ce que l’Union paysanne dit, c’est qu’il faut libéraliser juste assez notre système pour permettre aux petites entreprises agricoles d’avoir de l’espace. Ce qu’il faut, dit l’organisme, c’est que ces « petits » satisfassent à nos besoins alimentaires de façon ciblée, en ville comme à la campagne, et qu’au bout du compte, tout ce monde bloque l’industrialisation de notre agriculture et la consolidation du secteur entre quelques grands acteurs qui la rendent si vulnérable à la concurrence internationale, en commençant par celle des États-Unis.

Et quel est le verrou qui bloque le changement du système actuel ? C’est, selon l’Union paysanne, le monopole de l’Union des producteurs agricoles, une réalité qui concentre les décisions entre les mains d’un seul organisme, alors que la diversité, l’alternance et l’ouverture, en démocratie comme dans le libre-marché, sont essentielles à l’amélioration de tout organisme.

Évidemment, pour l’UPA, sa position de force unifiée est essentielle pour la défense des intérêts de tous, et du Québec sur le marché international et canadien.

Le débat dure quand même depuis des années.

***

En campagne électorale, on devrait parler de ces enjeux.

Parce que s’il est intéressant que tous les partis s’entendent, avec l’UPA, comme ils l’ont fait récemment, pour demander à Ottawa de défendre notre système de gestion de l’offre, dans le cadre des négociations de la refonte de l’ALENA, une fois cela dit, on fait quoi ? 

Veut-on vraiment entendre uniquement Maxime Bernier alimenter les discussions contre les quotas ?

Ce que l’Union paysanne dit, c’est que si on ne réforme pas notre système, il deviendra si déconnecté qu’un jour, ses adversaires auront raison de vouloir s’en débarrasser. 

Concrètement, cela veut dire qu’on doit se demander, par exemple : 

– Doit-on laisser les quotas rendre presque impossible l’accès au marché intérieur pour les petits acteurs qui n’ont pas les moyens d’en acheter ? (Environ 25 000 $ par vache, quand il y en a.)

– Ne devrait-on pas se pencher sur l’interface possible entre des fermes de polyculture – qui font un peu de tout et pourraient nourrir des villages autant avec leurs œufs et leurs poulets qu’avec leurs légumes et leurs grains – et les fameux quotas ? Une limite de 99 poules par fermier avant de devoir payer un quota à fort prix, est-ce réaliste ? Est-ce juste ?

– Si on veut que 50 % de la nourriture dans les écoles et hôpitaux, etc., soit issue de la production locale – comme le propose le Parti québécois –, comment s’organise-t-on pour aider les agriculteurs à participer d’une manière qui soit rentable pour eux et abordable pour les cafétérias ? A-t-on des programmes pour former des cuisiniers afin qu’ils aient les connaissances et l’envie de travailler en milieu scolaire ? Parce que c’est là le prochain défi. Dans tous les établissements où il faut nourrir des gens, des CHSLD aux CPE. 

Et au lieu de s’inquiéter de Pangea, pourquoi ne pas réformer les pratiques agricoles afin que les agriculteurs n’aient pas besoin de faire affaire avec une telle entreprise, afin de rentabiliser leurs terres ? Si la polyculture intensive était facilement rentable au Québec, le développement pourrait se faire différemment. Mais on y revient encore : pour cela, il faut ouvrir les marchés aux petits, lever les plafonds des quotas pour les œufs ou le lait, libéraliser le secteur artisanal…

Parle-t-on assez d’agriculture et d’alimentation en campagne électorale ? Non. Et cette discussion doit avoir lieu.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.