Scotty et les cinq Russes

En octobre 1995, les Red Wings de Detroit ont fait ce qu’aucune autre équipe de la LNH n’avait encore fait à ce moment-là : envoyer sur la glace cinq joueurs d’origine russe en même temps. Un détail ? Non, plutôt un fait historique, et c’est cet événement qui a inspiré le documentaire The Russian Five.

À Montréal, The Russian Five a été présenté l’automne dernier au Festival du nouveau cinéma, et depuis vendredi, il est offert sur demande, entre autres sur iTunes.

Il s’agit d’un documentaire marquant pour le monde du hockey… et aussi pour Scotty Bowman, qui était l’entraîneur des « cinq Russes » lors de l’ascension des Red Wings de Detroit, au milieu et à la fin des années 90.

« Ces cinq joueurs-là ont marqué le hockey en arrivant ici, parce qu’ils ne faisaient pas les choses comme le reste de la ligue », explique Bowman au bout du fil.

« Tout ce qu’ils faisaient était axé sur la possession de la rondelle ; ici, on montrait à nos joueurs à toujours tirer, mais eux, ils préféraient contrôler le jeu en gardant la rondelle. Ça ne pourrait plus fonctionner aujourd’hui parce que les équipes protègent mieux le devant du filet et parce que le jeu est devenu tellement rapide. Mais dans ces années-là, leur style de jeu avait fait une grosse différence pour les Red Wings. »

À coups d’anecdotes croustillantes et de scènes recréées en dessin animé, The Russian Five explique comment les cinq joueurs en question – Sergei Fedorov, Slava Kozlov, Vladimir Konstantinov, Slava Fetisov et Igor Larionov – ont eu à s’adapter au hockey nord-américain pour mieux le transformer, et aussi transformer leur propre équipe.

Ce genre de hockey novateur, différent du nôtre, Bowman, à titre de coach du Canadien, avait pu le voir de très près deux décennies plus tôt, lors du célèbre match nul de 3-3 entre le CH et le club de l’Armée rouge, en décembre 1975 au vieux Forum.

« Les Russes n’avaient tiré que 13 fois ce soir-là, et ils n’avaient pas du tout envie de se servir du tir frappé, explique-t-il. Ils cherchaient plutôt à prendre possession de la rondelle et à la placer dans un endroit stratégique, près du filet adverse, pour obtenir une chance de marquer de qualité. »

« Quand les cinq Russes sont arrivés à Detroit au milieu des années 90, je ne voulais pas qu’ils changent quoi que ce soit. Je leur ai dit : “Continuez à faire ce que vous faites [rires], peu importe ce que c’est !” »

— Scotty Bowman

« Puis, j’ai eu l’idée de les faire jouer les cinq en même temps, et le succès fut instantané, entre autres quand on a gagné 11-1 contre le Canadien au Forum en décembre 1995, le dernier match de Patrick Roy à Montréal. Il m’est plus tard arrivé de les séparer, parce que je ne voulais pas que le reste de la ligue découvre ce qui faisait la recette de leur succès. »

Tragédie

La fin de l’histoire est à la fois un triomphe et une grande tragédie : menés par le Russian Five, les Red Wings gagnent enfin la Coupe Stanley en 1997, mais six jours plus tard, deux joueurs, Fetisov et Konstantinov, sont impliqués dans un accident de la route, alors que le chauffeur de leur limousine s’endort au volant.

Fetisov s’en sortira, mais Konstantinov sera lourdement blessé, et c’est dans un fauteuil roulant qu’il prendra la Coupe Stanley dans ses bras lors de la conquête suivante des Wings, en 1998.

« Ce ne fut pas facile pour eux, conclut Scotty Bowman. Certains ont eu à se sauver de la Russie pour venir jouer ici, avant que ne tombe le Rideau de fer. Quand on revoit tout ce qu’ils ont eu à subir au cours de leur carrière en regardant ce film, on comprend à quel point cette histoire est incroyable. »

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