Chronique Lysiane Gagnon

Israël face à l’Iran

Juste au moment où la fin de la guerre de Syrie promettait d’apaiser la région, l’escalade militaire qui s’intensifie entre Israël et l’Iran laisse présager le pire.

En même temps, l’on assiste à un stupéfiant renversement des forces : la Russie a succédé aux États-Unis comme puissance dominante au Proche-Orient, et l’Arabie saoudite s’est rapprochée d’Israël, sur fond de guerre à finir entre les chiites et les sunnites pour le contrôle de la région.

Pour l’État juif, qui célèbre cette semaine son 70e anniversaire, l’ennemi principal n’est plus le monde arabe mais la Perse.

Cette semaine, en représailles à des tirs iraniens sur le Golan, l’armée israélienne a bombardé 35 sites militaires iraniens établis en Syrie, tous dangereusement proches de la frontière israélienne. 

C’est le premier affrontement direct entre l’Iran et Israël, et la pire attaque frontalière depuis la guerre du Kippour de 1973 !

Washington et l'accord sur le nucléaire iranien

Cela n’a pas à voir avec la spectaculaire dénonciation du traité nucléaire iranien par le président Trump, même si ce retrait a eu pour effet de décupler la fureur de l’aile radicale du pouvoir iranien, qui carbure depuis longtemps à la haine d’Israël.

En réalité, il y a des années qu’Israël craint la menace que représenterait un Iran doté de la capacité nucléaire. Israël a les meilleurs services de renseignements du monde et a suivi à la trace l’évolution technologique de ce voisin qui n’a jamais cessé d’appeler à sa destruction.

Les Israéliens sont convaincus que l’Iran ne s’est pas conformé aux conditions du traité de Vienne, que Téhéran a continué de développer en secret son programme de missiles balistiques à longue portée, et que les fonds occidentaux qui ont afflué en Iran avec la levée des sanctions ont été utilisés à des fins militaires.

Il va sans dire que la décision du président Trump a été accueillie avec joie en Israël, mais le torpillage du traité n’élimine aucunement le danger que représente l’Iran depuis qu’il s’est implanté en Syrie en allant appuyer le régime de Bachar al-Assad par des troupes au sol, notamment les milices du Hezbollah chiite.

Israël n’a pas de frontière commune avec l’Iran, mais la Syrie est proche voisine, et Israël ne peut tolérer qu’elle devienne une base d’où pourraient provenir des attaques infiniment plus dévastatrices que celles du Hamas à Gaza.

Jeu d'alliances

Les Américains étant désormais hors jeu au Proche-Orient, seule la Russie peut assumer un rôle de modérateur. Le premier ministre Nétanyahou a d’ailleurs passé de longues heures à Moscou avec Vladimir Poutine, et il semble clair que la Russie ne se portera pas à la défense de ses alliés chiites.

Tout cela intervient dans un contexte où les puissances arabes (l’Égypte et maintenant l’Arabie saoudite) coopèrent sur divers plans avec Israël. L’ennemi de leur ennemi est devenu leur ami.

Les ayatollahs ne seraient-ils pas, au fond, de gros parleurs mais de petits faiseurs ? Leurs déclarations incendiaires contre Israël ne seraient-elles que des effets de manche, histoire de désigner un bouc émissaire aux maux qui affectent leur peuple ?

Peut-être, mais les Israéliens vivent trop près de la menace pour n’y voir que de l’enflure verbale, d’autant plus que l’Iran a déjà fait la preuve de ses intentions belliqueuses. 

En 2006, le Hezbollah, financé par Téhéran à raison de 800 millions de dollars américains par année, a attaqué le nord d’Israël à partir du sud du Liban, et Téhéran verse 70 millions par année au Hamas, qui multiplie les tirs de roquettes sur Israël à partir de Gaza.

Modernité iranienne

À la décharge de l’Iran, il faut reconnaître ses aspirations vers une certaine modernité – celles du moins de ses élites urbaines et de son président modéré Hassan Rohani, qui jouit de forts appuis populaires, puisqu’il a été réélu en 2017 avec 57 % des suffrages.

C’est une évolution que le traité sur le nucléaire iranien voulait encourager, car au-delà des visées médiévales de ses ayatollahs, l’Iran est bien plus avancé que le monde arabe, qui se distingue, sauf exceptions, par un sous-développement intellectuel ahurissant.

Malgré son système de censure, l’Iran est un pays avancé, qui compte nombre de créateurs et d’entrepreneurs dynamiques, des grands cinéastes qui ont fait leur marque dans le monde entier et qui tournent en Iran même. Les femmes iraniennes portent un voile léger. Elles s’habillent normalement, elles travaillent, conduisent, sortent seules – rien à voir avec les Saoudiennes enchaînées.

L’Iran n’a pas déstabilisé l’Irak, ce qu’il aurait facilement pu faire en mobilisant la majorité chiite irakienne. Les chiites n’ont jamais fomenté d’attentats islamistes en Occident. 

Le terrorisme qui déferle sur l’Europe est essentiellement d’origine sunnite. 

Ben Laden et les tueurs du 11-Septembre venaient d’Arabie saoudite et d’Égypte, ceux de Charlie Hebdo et du Bataclan étaient inspirés par l’État islamique sunnite, et c’est l’Arabie saoudite, à travers son réseau d’écoles coraniques, qui a répandu chez les musulmans européens l’idéologie sectaire du wahhabisme.

On se demande enfin quel intérêt pourrait bien avoir l’Iran de lancer une attaque nucléaire contre Israël, sachant que la riposte américano-israélienne serait immédiate et dévastatrice. Mais c’est une question qu’Israël, qui vit depuis 70 ans sous la menace, n’a pas le luxe de se poser.

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