Idées d’ailleurs 

Interdire la vente d’ivoire pour sauver les éléphants ?

Environ 55 éléphants sont tués chaque jour, dans le monde, pour leurs précieuses défenses en ivoire. Les nombreuses restrictions commerciales ne parvenant pas à freiner pleinement l’hécatombe, le Royaume-Uni s’apprête à interdire totalement la vente d’ivoire. Le Canada devrait-il aussi emprunter cette voie ?

LE PROBLÈME

La demande mondiale pour l’ivoire menace la survie des éléphants.

UNE SOLUTION

Au Royaume-Uni, le gouvernement s’apprête à interdire complètement le commerce de l’ivoire.

Aux grands maux les grands remèdes. Afin d’« aider à protéger les éléphants pour les générations futures », le gouvernement britannique s’apprête à interdire quasi complètement le commerce de l’ivoire.

La mesure, annoncée en avril dernier, devrait être adoptée à Westminster à temps pour la quatrième Conférence internationale sur le commerce illégal des espèces sauvages, qui se tiendra à Londres en octobre.

L’interdiction, qui ne prévoit que de rares exceptions, notamment pour les instruments de musique fabriqués avant 1975 ou les œuvres d’art échangées entre les musées, est présentée comme « l’une des plus fermes du monde », écrivait le gouvernement britannique dans le communiqué l’annonçant.

Elle prévoit des amendes illimitées et jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour les contrevenants.

Le Royaume-Uni se montre ainsi plus sévère que les États-Unis, où les objets qui contiennent moins de 50 % d’ivoire ou qui ont plus de 100 ans sont exemptés par l’interdiction, précisait le communiqué.

Si le commerce d’ivoire « récent » était déjà interdit, des recherches scientifiques ont démontré que des objets en ivoire présentés comme antiques étaient en réalité fabriqués avec des défenses d’éléphants tués par des braconniers il y a à peine quelques années.

Rappelant que quelque 20 000 éléphants sont massacrés chaque année pour leurs défenses et que la population mondiale de pachydermes a été décimée du tiers au cours de la dernière décennie, le ministre britannique de l’Environnement Michael Gove a déclaré que « le commerce dégoûtant de l’ivoire doit devenir un élément du passé ».

L’annonce de cette mesure a été saluée par les groupes écologistes, dont le Fonds mondial pour la nature (WWF), mais sa directrice générale, Tanya Steele, a rappelé qu’une « action mondiale » est nécessaire pour mettre un terme au braconnage des éléphants et qu’il est impératif que « les plus gros marchés pour l’ivoire, dont la plupart sont en Asie, en interdisent aussi le commerce ».

Le gouvernement britannique se targue d’ailleurs de mener aussi des actions à l’étranger pour freiner le braconnage d’éléphants, notamment en formant des gardes forestiers aux techniques d’interception dans des « pays africains clefs », ainsi qu’en partageant le savoir-faire de ses douaniers.

L’avis de l’expert

Au Canada, cette idée devrait être… Rejetée

Basile van Havre, Directeur général, politiques nationales et internationales en matière de biodiversité, Service canadien de la faune, Environnement et Changements climatiques Canada

Interdire complètement l’ivoire « dans les États où il y a des sources d’éléphants et d’ivoire importantes et peu de capacité à contrôler le commerce » est « efficace », croit Basile van Havre, d’autant plus qu’il s’agit généralement de pays aux prises avec des problèmes de corruption importants, où « il n’y a plus de différence entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas ».

Or, ce n’est pas du tout le cas du Canada, explique celui dont la tâche consiste notamment à conseiller les élus sur les législations à adopter.

« Ici, on a un commerce qui n’est pas très grand », explique-t-il. De fait, de 2006 à 2016, un peu plus de 200 « spécimens » d’ivoire ont été importés légalement au Canada, dont 63 % étaient constitués de petites pièces, comme des sculptures ou des instruments de musique, révèlent les données d’Environnement Canada. Le reste était constitué de trophées de chasse obtenus légalement.

Une interdiction totale entraînerait donc « une machine de contrôle importante pour un commerce très petit en termes de volume », estime-t-il.

Pire, elle causerait des « inconvénients majeurs à certains secteurs », ajoute-t-il, citant par exemple la chasse au narval et au morse, également dotés de défenses en ivoire, qui représente « une source non négligeable de revenus pour certaines populations autochtones ».

Il croit plus pertinent que le Canada continue à œuvrer à « la protection des animaux dans leur habitat », domaine dans lequel son leadership est reconnu.

Basile van Havre se montre d’ailleurs critique de la décision du Royaume-Uni d’interdire complètement le commerce de l’ivoire, alors qu’il n’est « pas du tout identifié comme un pays à risque » en cette matière.

« C’est facile de faire une action d’éclat avec une interdiction du commerce dans un marché intérieur très petit ; ce qui est beaucoup plus difficile, c’est de travailler au jour le jour avec les pays [aux prises avec le braconnage des éléphants]. C’est là que les vrais progrès seront faits. »

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