Télévision

Ursula Corbero
La bombe qui fait sauter la banque

Sur Netflix, elle joue une braqueuse dans la série espagnole La Casa de Papel, qui passionne le monde entier.

Le regard qui tue, des courbes torrides, l’énergie d’une diablesse qui n’a plus rien à perdre. Le personnage surnommé Tokio est tout sauf une geisha. Avec sept autres voyous majuscules, elle est recrutée pour réaliser le casse du siècle : prendre des dizaines d’otages, s’enfermer dans la Fabrique nationale de la monnaie d’Espagne et imprimer 2,4 milliards d’euros de billets. Sans verser une seule goutte de sang et en se mettant l’opinion publique dans la poche : « On doit être des putains de héros ! » lance le cerveau de l’affaire. Des héros, ils le deviendront pour la planète entière. Même l’Arabie saoudite est accro à cette histoire de braqueurs qui ne volent personne mais font couler l’argent à flots. Le tout sur l’air de Bella ciao et sans un mot d’anglais. Révolutionnaire !

Son premier braquage, Ursula Corbero l’a commis sur… le scénario. C’est ce qu’explique une des auteurs de La Casa de Papel, Esther Martinez Lobato  : «  Au départ, nous avions écrit son rôle pour une femme mûre et expérimentée, que nous imaginions âgée d’une quarantaine d’années. En tout cas, sûrement pas pour une fille de 28 ans  ! Et Ursula s’est présentée. Avec cette force brutale, cette puissance sauvage, cette énergie  ! Nous n’avons pas eu le choix, nous avons repensé tout le personnage…  » Ainsi force-t-on le destin, à Barcelone et ailleurs. 

Ursula Corbero, fille de menuisier, a découvert sa vocation au berceau. « Il n’y avait pas d’artiste chez nous. J’étais la première de la famille à passer mon temps à danser et à chanter. Pas moyen de me faire taire… » Sa détermination et son pouvoir de conviction lui sont venus jeune : elle a 6 ans quand elle obtient de ses parents de lui faire passer des castings. Le succès est immédiat, l’élève studieuse commence à squatter les plateaux. Jusqu’au bac (spécialité arts), elle mènera ses deux vies en parallèle. Mais après, elle n’hésite pas. Elle quitte Barcelone, qu’elle aime tant, pour Madrid. Elle est à peine majeure. Son « trampoline », comme elle dit, est une série pour ados, Physique ou chimie. En sept saisons, elle devient la coqueluche de l’Espagne. Regard de braise, physique ravageur et multiples petits amis. Elle croit tout savoir de la célébrité… et n’imagine pas ce qui l’attend.

Arrive 2016. Enfin, on lui donne l’occasion de sortir du stéréotype de la jeune première un peu sotte et superficielle. Elle y gagne un surnom, « Kill Bill ». Ursula est aussi la narratrice de ce cambriolage hors norme, la voix off de la série, et son âme. Elle n’est qu’un des huit membres (avec Berlin, Denver, Rio, Nairobi…) de la bande de malfaiteurs, mais c’est son visage qu’on retrouve sur les plages d’Espagne ou du Brésil, tatoué sur les biceps.

Elle croyait jouer dans une série policière sauce paella, une sorte d’Ocean’s Eleven adapté aux pays du Sud, et elle est devenue l’égérie d’un mouvement antimondialisation qui a fait de la finance l’ennemi à abattre. Menés par un mystérieux « Professeur » aux faux airs de George Clooney, les braqueurs s’attaquent à la « Casa de Papel », la Fabrique de la monnaie et du timbre, à Madrid. Leur objectif : imprimer quelque 2,4 milliards d’euros de billets de banque, sans verser une seule goutte de sang. De l’argent comme s’il en pleuvait et, huit ans après la crise financière et son cortège d’austérité, de quoi venger une population qui aspire à sortir du rôle de dindon de la farce. Que les acteurs entonnent Bella ciao, et le chant révolutionnaire antifasciste de la Seconde Guerre mondiale monte en tête des charts ! En Espagne et en Amérique du Sud, où la crise n’est toujours pas oubliée, le téléspectateur prend enfin sa revanche.

Produite pour la chaîne ibérique Antena 3, la série relevait des affaires internes de l’Espagne. Le premier épisode avait rassemblé quelque 4 millions de spectateurs, un bon score mais pas un raz de marée. Jusqu’au jour où Netflix, le géant américain aux 125 millions d’abonnés, s’en empare. La diffusion commence la veille de Noël 2017. Pas de publicité. Une simple annonce. Et une réussite à l’ancienne… par le simple jeu du bouche-à-oreille, appelé aujourd’hui réseaux sociaux. Effet immédiatement vérifiable au Carnaval de Rio : dans la série, les braqueurs sont habillés de combinaisons rouges, visages le plus souvent dissimulés par des masques de Dali. Cette tenue devient le déguisement branché du moment !

Les comptes Instagram des acteurs explosent. Tous ont dépassé le million d’abonnés. Inconnus en dehors de leurs frontières il y a quelques mois, ils ne peuvent plus voyager sans devoir se soumettre à l’épreuve du selfie. Au point de créer l’émeute dans des aéroports internationaux… Jamais la culture espagnole ne s’est aussi bien exportée depuis Almodovar et Penélope Cruz.

Pour une fois, un thriller ne se déroule pas outre-Atlantique. Les personnalités solaires de ses héros lui donnent un ton nouveau. C’est latin, ça parle aux Français, aux Sud-Américains. Même en Turquie, la série cartonne. Parce que c’est ça aussi, la mondialisation : même décor d’écrans et de coffres-forts, même sentiment d’injustice face à la toute-puissance invisible des banques. Reste le rouge, couleur du drapeau, couleur de la muleta dans l’arène, couleur dominante de toute la série, pour nous rappeler que ce feuilleton si universel est typiquement espagnol.

C’est également cette aversion pour la finance, transfrontière et transculture, qui a convaincu les acteurs de « s’engager » dans l’aventure. Eux aussi ont connu la crise. Surtout Pedro Alonso (alias Berlin), terrifiant dans son rôle de psychopathe en charge des 67 otages. 

L’acteur de 47 ans est originaire de Galice, une des communautés autonomes les plus touchées par la récession. Télévision, cinéma, théâtre, Pedro a enchaîné les rôles pour vivre de sa passion. La Casa de Papel lui a permis de s’offrir ses premières vraies vacances depuis très longtemps. « Je voulais déconnecter avec un “road trip”, et je me suis retrouvé prisonnier d’une vaste blague. À Florence, où j’admirais le David de Michel-Ange, les objectifs n’étaient pas tournés vers la statue mais sur ma tronche. » Le comble fut atteint à Toulouse, puis en Argentine. Au téléphone, Ursula lui dit qu’elle faisait la même expérience. « Elle me disait : “Pedro, je crois que je sais ce que ça fait d’être Madonna.” Je lui répondais : “Et moi, je sais ce que ça fait d’être Michael Jackson !” » 

Plus âgé que ses camarades, il prend cette folie avec distance, ne refuse pas une demande d’autographe ou une photo, mais entend ne rien changer à sa vie : sa passion, c’est la peinture. Le luxe, il s’en fiche. Ce n’est pas lui qui aurait besoin de 2 milliards en petites coupures… Célèbre ou pas, pour faire ses courses, il reste fidèle à son supermarché à prix discount.

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