HISTOIRES D'ÎLES

La nouvelle jeunesse de l’île aux peintres

L’île aux Oies
Colonisation : 1645
Superficie : 10 km2
Habitants permanents : 0
Activités : chasse

Les milliers d’oies qui reviendront du Grand Nord l’automne prochain reconnaîtront-elles l’île qui porte leur nom ? Depuis deux ans, l’artiste visuel Marc Séguin change le visage des lieux en se basant sur la mémoire de son guide de chasse et sur des photos d’archives. Riopelle, qui y a peint son chef-d’œuvre, n’en croirait pas ses yeux.

UN DOSSIER DE PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD ET D'OLIVIER PONTBRIAND

À coups de pinceau et de marteau

De son siège dans la camionnette noire, Marc Séguin sculpte l’île aux Oies, l’œuvre la plus ambitieuse de sa carrière.

Il pointe un bosquet. « On peut enlever tout ça », dit-il à son lieutenant Gilles Gagné, assis derrière le volant. « Est-ce qu’on fait le troisième lac ? », lui demande ce dernier. Réponse positive. Plus loin, un bulldozer défriche d’anciennes terres agricoles reprises par la végétation. Une pelle mécanique déplace un ponceau.

Jean Paul Riopelle avait peint les oies de l’île. Marc Séguin, lui, se concentrera sur l’île aux Oies.

Avec son copropriétaire André Desmarais, l’artiste visuel s’investit corps et âme et portefeuille depuis trois ans dans un projet de réhabilitation de l’île aux Oies, une bande de terre fertile et giboyeuse à une soixantaine de kilomètres en aval de Québec. Les lieux sont liés par un chemin de batture – inondé au printemps – à l’île aux Grues, habitée à l’année.

Plus de trois siècles d’occupation – des débuts de la colonie jusqu’aux années 60 – ont laissé des trésors que les dernières décennies ont mis en danger. Au premier chef : sept maisons et dix bâtiments, plusieurs bicentenaires, mal entretenus par le club de chasse qui gérait l’île de 1964 jusqu’à 2016. Ensuite : la terre elle-même, dont certaines zones ont été négligées parce que l’agriculture ne figurait pas dans les priorités des seigneurs des lieux pendant ces années.

« C’était l’entretien nécessaire pour ne pas que les maisons s’effondrent », explique Marc Séguin en faisant la tournée de « son » île. Les maisons de ferme du XIXe siècle se succèdent : La Coulée, Conti, Prairie Haute. Elles ont toutes des noms qui remontent à l’époque où l’île était habitée par plusieurs familles qui y cultivaient la terre.

À chaque arrêt, les travaux entrepris sont importants. Des fondations refaites à l’ancienne, avec pierres de taille et mortier. Des restaurations effectuées par des artisans. Des bâtiments instables rétablis.

Marc Séguin estime le coût total des travaux, sur cinq ans, à des millions de dollars. « C’est un gouffre financier », répète-t-il sans ambages.

Une muse à la carabine

L’idée est folle, il l’admet lui-même. Restaurer pour restaurer, pour la beauté du geste. Marc Séguin ne veut pas faire un parc ou un lieu de villégiature de son île. Il ne veut pas la louer ni l’ouvrir au public. Seulement la restaurer.

« Il y a effectivement quelque chose de plus grand que nature. Gardons ce qui est ici, ce qui a fait l’histoire de l’île. Préservons-le. »

— Marc Séguin

« Sans ces idées mégalomanes, personne n’aurait repris l’île et ne l’aurait préservée avec le souci historique qu’on a », estime-t-il.

« Des fois, c’est ce qui me fait peur : on est dans un réflexe muséal de dire qu’on va sauvegarder », dit le peintre.

La muse de Marc Séguin dans ce projet est Gilles Gagné, son guide de chasse devenu contremaître devenu consultant historique officieux. Casquette vissée sur la tête, il parcourt l’île en expert : il y est né et y a grandi, sa famille est la dernière à y avoir tenu feu et lieu jusqu’au milieu des années 60. Son père a fait une crise cardiaque le jour du départ. Il n’a jamais dormi dans leur nouvelle maison, à l’île aux Grues.

M. Gagné s’est souvenu que les siens utilisaient une clairière pour faire bouillir l’eau d’érable dans un boisé de l’île : M. Séguin y a fait construire une petite cabane à sucre. M. Gagné s’est souvenu qu’une zone de l’île était cultivée pendant son enfance : M. Séguin l’a fait défricher pendant des mois. Les producteurs laitiers de l’île aux Grues viennent y chercher du foin.

« Je ne pensais jamais que j’allais revoir l’île comme elle était. Je l’ai vue comme ça, moi. »

— Gilles Gagné

Devant un champ d’un vert profond, ranimé par la pluie, il s’extasie comme un peintre : « L’île est à son plus beau. »

L’île des peintres

Marc Séguin a lui-même fait partie du club de chasse dont il a repris l’île aux Grues, tout comme son complice André Desmarais.

Le plus célèbre de ses membres : Jean Paul Riopelle, qui a peint son gigantesque Hommage à Rosa Luxemburg sur l’île. Les oies que l’on distingue sur la toile sont celles qui passaient ici, abattues ou retrouvées par Gilles Gagné.

Le peintre roux refuse d’accorder trop d’importance à cette succession d’artistes importants sur le même petit bout de terre au milieu du Saint-Laurent. À l’entendre, ils s’agirait presque d’une coïncidence s’il a choisi l’île de celui qu’il considère comme « une idole ».

« Il y a quelque chose dans le ciel ici, dans la lumière, qui est attirant », offre-t-il en guise d’explication. Riopelle était « de passage » sur l’île comme lui-même est « de passage », assure-t-il. Le patrimoine bâti, le paysage, les couchers de soleil et les oies : eux y sont pour rester.

L’homme de l’isle

Le documentariste Bruno Boulianne a récemment tourné son objectif vers Gilles Gagné, guide de chasse à l’île aux Oies depuis une cinquantaine d’années, notamment de Jean Paul Riopelle et de Marc Séguin. L’homme de l’Isle prend le temps de ralentir pour permettre au cinéphile de contempler les paysages automnaux de ce coin de pays. « Gilles dit toujours qu’il est chanceux d’avoir des artistes autour de lui, mais il n’a pas compris que c’était le contraire. C’est moi qui suis chanceux qu’il soit là », a expliqué M. Séguin en entrevue.

— Philippe Teisceira-Lessard, La Presse

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