La Canada gagne son pari

La candidature unifiée nord-américaine obtient l’organisation de la Coupe du monde de soccer de 2026.

Coupe du monde de 2026

« Un moment très émouvant »

Moscou — La musique semble tout droit sortie d’un mauvais jeu télévisé des années 80. Elle tranche en tout cas avec ces 15 petites secondes si solennelles au bout desquelles la candidature choisie pour organiser la Coupe du monde 2026 sera connue.

Les visages sont crispés. Peter Montopoli, secrétaire général de Soccer Canada, est penché vers l’avant. Pas loin de lui, Steven Reed, président de Soccer Canada, a le regard perdu. Et puis, après une petite attente qui semble pourtant interminable, le verdict tombe. « Les associations membres du Canada, du Mexique et des États-Unis ont été sélectionnées par le congrès pour organiser la Coupe du monde de 2026 », lance le président de la FIFA, Gianni Infantino.

C’est l’explosion de joie dans le camp de la candidature unifiée. Tandis que le Mexique et les États-Unis accueilleront le gratin mondial pour la troisième et la deuxième fois respectivement, le Canada en sera à sa première expérience en tant qu’organisateur.

« C’était un moment très émouvant, tant sur le plan personnel que professionnel, a ensuite reconnu Victor Montagliani, président de la CONCACAF et ancien président de Soccer Canada. Ce n’était pas seulement un travail d’un an, mais c’est un projet qui a commencé il y a six ou sept ans. Il y a eu beaucoup de travail pour rencontrer les gens et les convaincre que c’était une bonne idée. »

Les 200 fédérations qui ont voté, peu avant 14 h à Moscou, ont d’ailleurs été largement convaincues par cette candidature unifiée. Elle a obtenu la faveur de 135 d’entre elles, contre 64 pour le Maroc. Une seule fédération, soit l’Iran, a choisi de ne voter pour aucun des deux candidats. Si la majorité simple suffisait pour l’emporter, la victoire de la candidature commune est sans équivoque. Elle a fait le plein de voix dans sa propre confédération, en Océanie, et a été majoritaire en Amérique du Sud, en Europe ainsi qu’en Asie.

« Pendant la pause café [avant le vote], je pensais qu’on allait gagner, mais je pensais à peut-être 120 votes. C’était une belle surprise. »

— Victor Montagliani, président de la CONCACAF

« C’est le signe que nous avons fait un fort travail et que nous avons fait le nécessaire pour nous assurer d’avoir le plus de votes, a ajouté un Montopoli visiblement soulagé. Vous avez tous vu à quel point nous avons voyagé ces derniers mois. C’était une campagne, mais une campagne à l’échelle mondiale. C’était exténuant, mais c’est ce qu’il fallait faire pour atteindre un tel chiffre. »

16 villes

Changement de décor et de ton. Après avoir été acclamés par le congrès, puis avoir participé à une longue conférence de presse, les principaux acteurs de la candidature unifiée se retrouvent dans la zone mixte. L’heure est encore aux félicitations, aux regards complices, aux embrassades et aux photos.

Mais, même si l’événement n’est que dans huit ans, il est déjà légitime de regarder bien en avant. Par exemple, que va-t-il se passer pour les 23 villes finalistes, dont Montréal, Toronto et Edmonton ? Sept d’entre elles resteront sur le carreau, mais le résultat de cet élagage ne sera pas connu avant quelques années. La FIFA aura le dernier mot dans ce dossier.

« Les commentaires ont été favorables pour les trois villes canadiennes, et ce, dans plusieurs domaines, a rappelé Montopoli. Notre intention a toujours été de descendre à 16 villes avec 3 du Mexique, 3 du Canada et 10 des États-Unis. Nous aimerions rester fidèles à ce principe et nous travaillerons avec la FIFA quand ce sera le bon moment. »

Dans l’état actuel des choses, il est prévu que 60 matchs auront lieu aux États-Unis contre 10 pour le Mexique et 10 pour le Canada. La candidature unifiée souhaite également la tenue de matchs d’ouverture dans chacun des trois pays. Toronto serait la ville canadienne pour accueillir cette rencontre.

48 pays

L’idée d’une candidature commune est née à Vancouver au cours d’un dîner réunissant Montagliani, Montopoli et le Montréalais Walter Sieber, ancien vice-président du Comité olympique canadien et coordonnateur général de la FIFA. 

Déjà fort crédible, elle a pris de l’épaisseur lorsque la FIFA a décidé de passer à un Mondial à 48 équipes, ce qui nécessite des infrastructures solides en tous points. À cet égard, le trio Canada–États-Unis–Mexique possède un net avantage par rapport au Maroc.

Au chapitre sportif, les 48 participants seront répartis dans 16 groupes différents. Ce nouveau format, avec donc 16 équipes supplémentaires, permettra-t-il une qualification d’office des trois pays organisateurs ? Rien n’est encore officiel, mais cela ne semble qu’une formalité.

« Il y a une bonne chance, mais c’est une décision que la FIFA devra prendre. La CONCACAF poussera en ce sens », a indiqué Montagliani.

Cela signifiera donc que le Canada vivra une nouvelle expérience après celle de 1986 au Mexique. « Notre objectif maintenant, en tant qu’équipe, est de participer à la Coupe du monde de 2022 au Qatar. Oui, nous avons la Coupe 2026, mais ce serait aussi un énorme honneur d’y jouer en 2022 », a précisé Alphonso Davies, jeune vedette des Whitecaps de Vancouver, qui était présent sur la scène moscovite, hier.

En 2026, le joueur – aujourd’hui âgé de 17 ans – devrait être une tête d’affiche de l’équipe canadienne et l’une des sources d’inspiration dans un événement de très grande envergure. Ce ne sont que 10 matchs, sur un total de 80, mais ils représentent un moment majeur dans l’histoire du soccer canadien. 

« C’est énorme. Le [soccer] canadien traverse une bonne période avec trois équipes en MLS, une nouvelle ligue, la Canadian Premier League, et maintenant il y a la Coupe du monde. J’aime le hockey aussi, mais il n’y a rien comme le [soccer]. Rien », a martelé Montagliani avant de quitter la zone mixte. 

Le pari est gagné, mais le travail, lui, ne fait que commencer.

Coupe du monde de 2026

Montréal, avec ou sans toit

La candidature de Montréal pour accueillir un match de la Coupe du monde en 2026 est crédible, avec ou sans toit sur le Stade olympique.

La FIFA préfère les stades ouverts, mais ce n’est pas une exigence incontournable. Par exemple, en 1994, le Silverdome de Detroit, doté d’un toit fixe, avait accueilli un match de la Coupe du monde. Même chose pour le Dôme de Sapporo, au Japon, en 2002 – stade qui sera d’ailleurs réutilisé lors du tournoi olympique de 2020.

« Je n’ai jamais rien vu qui indiquait qu’on allait exiger un toit rétractable ou qui puisse s’ouvrir [lors de la Coupe du monde de 2026] », a dit le Québécois Walter Sieber. Ce dernier sait de quoi il parle. Il a été coordonnateur général des tournois de la Coupe du monde de 1998 (France) et 2002 (Japon), et il est conseiller spécial pour le tournoi olympique de soccer de 2020 à Tokyo.

Au bureau de la ministre du Tourisme Julie Boulet, on comprend toutefois que le toit ouvert s’approche plus de la condition que du simple critère.

Quoi qu’il en soit, la candidature montréalaise fera tout pour plaire à la FIFA, mais pas à n’importe quel prix. C’est le grand défi du PDG du Parc olympique Michel Labrecque.

Selon l’échéancier actuel, le Stade olympique sera recouvert d’une nouvelle toile en 2023. Le mandat principal de M. Labrecque est de doter l’enceinte d’un toit fixe, souple et fiable. C’est dans le cadre de ce mandat que le Parc olympique évaluera la possibilité de démonter, à l’occasion, des parties de ce nouveau toit.

Mais M. Labrecque impose tout de suite ses limites. Surtout si le toit ouvert se révélait une condition sine qua non de la FIFA. « La composante rétractabilité, on l’étudie au cours de la prochaine année. On aura une bonne idée du risque. » 

« Je l’ai dit lorsque ç’a été annoncé. Si je vois que le risque est trop grand, on ne peut pas se tromper une troisième fois [avec le toit du Stade]. On a besoin d’une toiture pour les 50 prochaines années. On va devoir passer notre tour. Ce serait malheureux. »

— Michel Labrecque, PDG du Parc olympique

M. Sieber ne se dit pas inquiet. « Si les trois villes canadiennes candidates sont retenues, on parle probablement de trois matchs de première ronde à Montréal, explique M. Sieber. Pour trois matchs, avec un gazon naturel de bonne qualité, ça peut se faire même avec un toit fixe. S’il y avait une clause qui disait qu’on ne peut pas jouer dans un stade sans toit rétractable, ça se serait su. »

Il juge en revanche que le gazon naturel est très important aux yeux de la FIFA, malgré les percées technologiques dans le domaine des surfaces synthétiques. M. Labrecque assure que le défi est tout à fait réaliste, même si le toit devait rester fermé tout au long de la Coupe du monde.

« On a mis de la poussière de roche, du sable, de la terre, du gazon, du drainage. C’est possible. Ces coûts sont facilement absorbés par la billetterie. Dans la mesure où on a une démontabilité à coût correct, on peut très bien mettre du gazon impeccable. On l’a fait lors du match AC Milan-Impact. »

Il reste bien quelques autres endroits où les investissements sont nécessaires dans le Stade olympique, comme le système d’éclairage, la sonorisation, l’aire de restauration, la sécurité. À la différence, selon M. Labrecque, que Coupe du monde ou pas, il fallait s’attaquer à ces problèmes.

« Il y a une trésorerie prévue par Québec, a dit M. Labrecque. Mme Boulet nous a demandé, lorsque le gouvernement du Québec suivait cette candidature-là, de bien documenter les améliorations que l’on devait faire obligatoirement et celles spécifiques à la Coupe du monde. Puis de les hiérarchiser. C’est ce qu’on fait. »

M. Labrecque tient aussi à souligner les avantages du Stade olympique. C’est le plus grand amphithéâtre du Canada, il est facilement accessible, et la FIFA le connaît bien puisqu’il a accueilli trois Coupes du monde (FIFA U20 hommes en 2007, FIFA U20 femmes en 2014, Coupe du monde féminine en 2015).

Réactions politiques

À Québec, le gouvernement Couillard a accueilli avec enthousiasme l’attribution de la Coupe du monde de soccer de 2026 au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Et il s’est montré ouvert à délier les cordons de sa bourse pour aider Montréal à accueillir des matchs.

Déjà l’automne dernier, Québec avait annoncé le remplacement du toit du Stade olympique au coût de 250 millions. Mme Boulet pourrait aussi financer d’autres travaux pour améliorer l’éclairage et la sonorisation. Bien qu’il s’agisse d’investissements importants, la ministre assure que son gouvernement est prêt à aller de l’avant.

« On est tout à fait d’accord que c’est un événement exceptionnel et que si on est capables de l’attirer chez nous, on va se doter de ce qu’il faut. »

— Philippe Couillard, premier ministre du Québec

Pour l’ensemble du Canada, l’organisation de la Coupe du monde 2026 coûtera environ 250 millions, a indiqué Mme Boulet. L’essentiel de cette somme financerait des mesures de sécurité. La facture sera payée à 50 % par le gouvernement fédéral, les villes hôtes assumeront 25 % et le reste sera épongé par les provinces, a indiqué la ministre.

Québec chiffre à 235 millions les retombées économiques potentielles pour Montréal.

Les partis de l’opposition se sont aussi montrés ouverts à ce que Québec finance la tenue de matchs à Montréal.

« Il faut qu’il y en ait le plus possible au Québec, a dit le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault. Je pense que c’est une belle alternative qu’il y ait des matchs au Stade olympique. De toute façon, il faut investir dans le Stade olympique. Donc, tant qu’à investir, on est aussi bien d’être prêts pour avoir, entre autres, des matchs de soccer. »

Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, s’est voulu plus prudent. Il préfère prendre connaissance de la facture d’un éventuel toit amovible avant de statuer sur la tenue de matchs dans la métropole.

« On va voir le coût et le rapport qualité-prix avant de dire un oui définitif, a indiqué M. Lisée. Mais oui, j’espère que ce sera possible. »

« La plus grande scène au monde ! »

C’est un trio très exalté composé de la conseillère municipale Rosannie Filato, du vice-président exécutif de l’Impact Richard Legendre et de l’ancien capitaine de l’Impact Patrice Bernier qui s’est présenté devant les médias, hier matin au Centre Nutrilait, suivant l’annonce que le Canada accueillerait la Coupe du monde de soccer de 2026 en partenariat avec les États-Unis et le Mexique

« J’aimerais pouvoir remonter dans le temps ou utiliser la cryogénie pour m’endormir, me préserver et revenir dans huit ans. C’est une Coupe du monde ! La plus grande scène au monde ! C’est ce dont vous rêvez quand vous êtes un athlète. Des milliards de personnes la regardent. Le monde s’arrête l’instant d’un mois pour regarder le soccer. En 2026, le monde sera au Canada et à Montréal. »

— Patrice Bernier, ancien capitaine de l’Impact et ambassadeur de Canada Soccer pour la Coupe du monde « Unis 2026 »

« Nous sommes extrêmement enthousiastes, même émus. […] L’événement aura lieu dans huit ans, ce qui nous donne beaucoup de temps pour travailler sur les infrastructures. Cela nous donnera également le temps de travailler sur nos routes et de nous assurer que nous avons de la mobilité à Montréal. »

— Rosannie Filato, conseillère municipale de Projet Montréal

« Il s’agit d’une nouvelle extraordinaire, non seulement pour le soccer canadien et nord-américain, mais aussi pour le soccer québécois. […] La popularité du soccer [au Québec] a grandi avec l’Impact, mais là, il va falloir accélérer la croissance. On doit aussi faire valoir les mérites de venir à Montréal avec la tenue d’un événement aussi extraordinaire. »

— Richard Legendre, vice-président exécutif de l’Impact

« Maintenant, c’est la deuxième étape qui commence : quelles villes au Canada et combien de matchs ? Personnellement, j’en voudrais quatre, même si à trois, je serais heureuse. Mais on va travailler pour que Montréal en ait le maximum. »

— Valérie Plante, mairesse de Montréal

« C’est un grand plaisir d’accueillir le monde en 2026 pour la Coupe du monde. C’est une occasion de souligner à quel point le Canada, le Mexique et les États-Unis fonctionnent bien ensemble. »

— Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Propos recueillis par Louis-Philippe Trozzo, Pierre-André Normandin et Joël-Denis Bellavance, La Presse

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