VIVRE EN SOLO

Des industries qui s’adaptent

Avec le nombre de personnes seules qui ne cesse d’augmenter, les industries n’ont d’autres choix que de s’adapter. Voici trois exemples de l’impact des solos sur le marché.

VOYAGER SEUL, C’EST IN

Ce n’est pas d’hier que les gens voyagent seuls. Déjà, au début des années 2000, les guides Fodor citaient le « voyage solo » comme une tendance émergente dans l’industrie du voyage. Mais alors qu’il n’y a pas si longtemps, voyager seul était presque un constat d’échec personnel, quelque chose de déprimant, aujourd’hui, le voyage solo est tout à fait accepté, voire branché.

« On assiste à une valorisation du voyage solo, observe Paul Arseneault, titulaire de la chaire de tourisme Transat de l’UQAM.

« Nous sommes en plein dans l’ère de la mise en scène de soi et cette tendance est au cœur de l’industrie du tourisme aujourd’hui », assure-t-il.

M. Arseneault cite aussi la popularité des caméras de type Go Pro – les gens les utilisent pour se filmer en escalade, en descendant une rivière, etc. – ou les bornes à égoportrait dans certains lieux touristiques, qui montrent bien que le phénomène des voyageurs solo est en croissance.

Il suffit de consulter son fil Facebook pour donner raison à ce spécialiste du voyage. On voit bien plus de photos de gens seuls devant un paysage que des photos de couples ou de familles.

« Aujourd’hui, en voyage, on peut visiter un lieu historique ou aller au resto sans être conspué. Ce n’est plus un échec d’être seul, c’est assumé et valorisé. »

— Paul Arsenault, professeur

Le professeur note que les réseaux sociaux ont contribué à diminuer le niveau d’anxiété lié aux voyages. « Avant, on partait pour une destination lointaine et on ne savait pas ce qui nous attendait, on était un peu stressé. Ce n’est plus le cas. On dispose de tellement d’informations et d’images qu’on sait exactement ce qui nous attend. S’il y a un attentat à Ankara, on sait qu’on peut aller à Istanbul sans problème. Ces informations ont favorisé l’explosion du voyage solo, les gens ont moins peur qu’avant. »

Mais les gens seuls ne sont-ils pas désavantagés quand ils voyagent solo ? Pensons seulement au prix d’un forfait tout compris, plus cher pour une personne seule que pour un couple. « Il faut se dire que les prix demeurent tout de même très abordables et, surtout, inférieurs au coût que le même voyage engendrerait ici. »

LE DYNAMISME DES SOLOS

Si Montréal est une ville dynamique, c’est beaucoup grâce à ses célibataires. En effet, « les gens qui vivent seuls ont un impact important sur le dynamisme des villes, observe Daniel Gill, professeur à la faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. Les célibataires aiment vivre avec les autres à l’extérieur de leur logement. Regardez les cafés avec tous ces gens seuls devant leur ordinateur portable. Ce sont les personnes seules qui dynamisent les lieux et engendrent des demandes urbaines ».

Quand on observe la ville et ce qui s’y passe, on peut faire plusieurs liens entre le nombre de personnes seules qui y habitent et ses activités : les festivals, le nombre d’animaleries (« il y a un lien entre l’augmentation du nombre d’animaux de compagnie et le nombre de personnes seules », souligne Daniel Gill), les cafés, etc. « Ce ne sont pas des lieux fréquentés exclusivement par les célibataires, mais ce sont tout de même les célibataires qui les fréquentent le plus, souligne Daniel Gill. Les gens en couple, eux, vont rentrer à la maison après le travail. Les célibataires iront prendre un verre, iront au resto. La vie extérieure est plus importante pour eux. »

Ce sont aussi les solos qui dynamisent les quartiers. Pensons aux quartiers centraux de Montréal, comme le Plateau, qui ont déjà été très vivants grâce à leur population célibataire.

« À mesure que les petites familles sont venues s’y installer, on a vu apparaître une demande pour des règlements contre le bruit, par exemple. Ça nuit au dynamisme. »

— Daniel Gill, professeur

Quand on la compare à Vancouver et à Toronto, Montréal est la métropole où on trouve le plus de gens vivant seuls dans leur logement. Normal, les loyers sont beaucoup plus abordables que dans les deux autres grandes villes canadiennes. « À Vancouver, c’est l’auberge espagnole, les gens vont vivre en colocation », affirme Daniel Gill, qui est également chercheur à l’Observatoire SITQ du développement urbain et immobilier. « À Toronto, c’est le phénomène Tanguy. Les gens restent plus longtemps chez leurs parents, car les loyers sont trop élevés. »

PAS FACILE DE MANGER SEUL

Récemment, une entreprise de sauce (VH pour ne pas la nommer) a lancé une campagne de publicité faisant la promotion de nouveaux sachets. Leur particularité : le format. Il s’agit de sachets pour deux personnes. Une nouveauté qui, selon la nutritionniste Marie Marquis, répond à la réalité et aux besoins des personnes seules.

« Il n’y a pas beaucoup d’aliments non transformés en petite portion dans les marchés alimentaires, observe la nutritionniste qui est professeure à l’Université de Montréal. Ce serait bien qu’il y ait de plus petits sacs d’oignons, de carottes ou de pommes de terre. À l’unité, une pomme de terre, c’est plus cher, mais un sac de 5 lb de pommes de terre pour une personne seule, ça fait beaucoup de patates… »

Le secteur de l’alimentation a évolué et offre davantage de produits destinés aux gens vivant seuls qu’avant : plats prêts à manger, crudités déjà taillées, portions individuelles…

« Le problème, c’est qu’on ne contrôle pas tous les ingrédients et que ça coûte beaucoup plus cher quand on achète en plus petite quantité. »

— Marie Marquis, nutritionniste

Autre problème : les personnes seules manquent de motivation pour se préparer à manger. « Que ce soit les hommes veufs qui n’ont jamais appris à se faire à manger ou les jeunes adultes qui partent en appartement, ils se tournent souvent vers des solutions faciles. »

Il faut dire que les magazines et les livres de recettes s’adressent encore à la famille de quatre.

Pourquoi pas un livre de recettes pour personne seule ? « Je crois que ce serait trop déprimant à commercialiser, croit Marie Marquis. L’acte de manger est encore présenté comme quelque chose de joyeux, de convivial. On trouve encore difficile de manger seul en public ou au resto. Si on n’est pas assis au bar, on observe souvent qu’on se fera placer au fond du restaurant et que le service sera plus expéditif afin qu’on libère la table plus rapidement. » Heureusement, les choses changent : le site Open Table vient d’enregistrer une hausse des réservations solo de 62 % en deux ans. Et depuis 2013, Eenmaal, un resto pop-up pour personnes seules, fait parler de lui en Europe. Manger solo a bien meilleur goût qu’avant.

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