Éditorial François Cardinal

La banlieue de la banlieue

On parle à nouveau d’étalement urbain depuis le dévoilement des chiffres de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) qui révèlent que les navetteurs continuent de s’installer toujours plus loin de Montréal. Avec ce qu’on imagine comme congestion et pollution supplémentaires.

Quelqu’un, quelque part, est surpris ?

Tout, mais absolument tout dans le système fiscal et financier qu’on impose aux villes, aux routes et aux transports incite les familles à déménager auto et enfants dans la banlieue de la banlieue. À L’Épiphanie. À Saint-Placide. À Saint-Lin–Laurentides ou plus loin encore.

Rien d’étonnant : malgré tous ses beaux discours, l’État subventionne l’installation des ménages toujours plus loin, le long des autoroutes préférablement, là où il reste de bonnes terres agricoles à remblayer au profit d’un développement immobilier qu’on appellera urbania ou urbanova. Ou jardins urbains, pour faire plus champêtre.

Voyez par vous-même.

Si une municipalité choisit de miser sur la densification et les transports en commun, elle va devoir sortir son chéquier. Le tracé d’autobus, par exemple, va être en bonne partie à sa charge. L’entretien de la piste cyclable et des trottoirs aussi.

Mais la ville voisine qui se développe sur le bord de l’autoroute, sans souci pour la mobilité durable, laisse à tous les contribuables québécois le soin de payer pour l’accès à son territoire. Elle laisse également à Québec la facture de l’école et de l’hôpital qu’on devra construire pour desservir les nouveaux résidants.

Le professeur Pierre-Olivier Pineau de HEC Montréal et Luc Gagnon, consultant en énergie, transport et changement climatique, ont déjà estimé que les infrastructures, services et coût externes qui ne sont pas payés directement par les automobilistes représentent pour ces derniers une aide de l’État de 5000 $ par année.

Résultat : on se retrouve avec des bungalows peu chers et surtout peu taxés… en comparaison des coûts qu’ils génèrent. C’est comme si on individualisait les bénéfices, mais qu’on refilait le coût et les impacts à l’ensemble de la société.

Qu’on ne s’étonne pas ensuite que des municipalités dont les revenus proviennent en grande partie des taxes foncières en deviennent dépendantes au point de demander continuellement au gouvernement de transformer les terres agricoles en bungalows…

Et qu’on ne s’étonne pas que le gouvernement finisse souvent par dire oui à la suite d’une « analyse rigoureuse ». Malgré les moratoires existants. Malgré les conséquences connues. Malgré le fait que les émissions de GES du Québec proviennent en grande majorité du transport routier.

La CAQ vient d’ailleurs de le faire à nouveau, en donnant le feu vert à un immense développement situé en partie en zone agricole dans la MRC de Montcalm, dans Lanaudière. Une MRC, comme le soulignait le collègue Francis Vailles, qu’a déjà dirigée… le député caquiste Louis-Charles Thouin, qui est incidemment l’adjoint parlementaire de la ministre des Affaires municipales.

Soupir…

Il ne faudra donc pas, manifestement, s’attendre à des mesures fortes et rapides du gouvernement Legault pour renverser la vapeur. Après tout, il a été élu par ceux-là mêmes qui profitent du système, et avait promis en campagne électorale d’être plus permissif avec ceux qui souhaitent construire en milieux humides.

Mais il y a tout de même un geste que ce gouvernement pourrait faire tout de suite, sans conséquence électorale, qui pourrait faire une différence plus tard : profiter de la réflexion en cours sur le « financement de la mobilité » pour lancer le débat sur l’application d’une taxe à la distance parcourue, comme le propose par exemple la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

En gros, on se sert de la technologie pour calculer le nombre de kilomètres que les automobilistes franchissent, puis on leur envoie une facture en fonction de cette distance.

Pas simple, d’où la nécessité de lancer tout de suite la réflexion (sur les modalités, la protection de la vie privée, etc.). Mais tout à fait faisable, puisque ça existe déjà en Europe et aux États-Unis.

Fait intéressant, un projet pilote mené aux Pays-Bas a révélé que les automobilistes avaient tendance à modifier leurs déplacements à la suite de l’introduction de cette taxe kilométrique.

On a d’abord noté une réduction des courts trajets, puis progressivement des plus longs. Et finalement, les automobilistes ont envisagé l’achat d’une maison plus proche du bureau lorsque c’était possible.

Bien sûr, l’implantation d’une telle taxe n’est pas pour demain. Mais peut-être est-ce ce qu’on peut attendre de plus ambitieux de la part d’un parti qui a plus de sensibilité pour les demandes des maires de banlieue que pour leurs conséquences.

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