Krow

De mannequine à mannequin androgyne

Il était du défilé de Louis Vuitton l’automne dernier à Paris. Il a fait la une de L’Uomo Vogue, le Vogue Hommes italien, cet hiver, et il fait aujourd’hui la une du Vogue Corée. Voici Krow, un jeune mannequin trans de Vancouver au parcours atypique, audacieux et franchement unique.

« Je me sens incroyable, lance-t-il d’une voix douce, timide, quoique enjouée, au bout du fil. C’est beaucoup de premières fois pour moi ! »

Si le jeune Canadien au look androgyne fait de plus en plus parler de lui, c’est parce que sa carrière a en réalité commencé il y a plus de 10 ans… dans l’univers de la mode féminine !

« Apprendre à être une fille »

Celui qui se fait désormais appeler Krow (de son nom de fille Kayanna Jacobsen) est un peu tombé dans le mannequinat par hasard. Ou par défaut. Disons plutôt par opportunisme. Mais pas celui que l’on croit. S’il a plongé dans l’un des univers les plus stéréotypés et genrés qui soient, c’était en fait naïvement pour « apprendre », confie-t-il sans gêne : « Apprendre à être une fille. » Il avait alors 12 ans.

Avec le recul, enchaîne-t-il, « peut-être que ce n’était pas la chose la plus saine à m’imposer… »

Dans Krow’s Transformation  – un documentaire signé Gina Hole Lazarowich, qui doit ouvrir le Festival de cinéma Raindance à Londres en septembre –, consacré à son parcours et à sa transformation, on le voit justement enfant, « tomboy », « toujours avec les gars ». « Je n’ai jamais vraiment eu d’amie fille… » Au début de l’adolescence, il traverse une période sombre et gothique, se fait intimider à répétition et décide d’en finir avec l’exclusion. Un jour, il demande sans crier gare à sa mère de devenir mannequin. 

« J’ai voulu littéralement apprendre à être la fille la plus féminine possible. J’étais tellement inconfortable dans mon corps. Je me disais que peut-être je serais enfin plus à l’aise avec moi-même. »

— Krow, à propos de ses débuts dans le mannequinat

Il s’envole en Asie et apprend là-bas des photographes à se tenir comme une fille, sourire comme une fille, bref, être une fille. Et à voir les photos publiées à l’époque, on devine que c’est plutôt réussi. « Je réalise que je suis jolie ! », confie même Krow dans le film. Cheveux bouclés, bouche pulpeuse, regard aguicheur, la jeune fille qui pose à la caméra transpire la féminité. Et pourtant…

Puis désapprendre pour « poser » en homme

Cette féminité exacerbée, ce n’est pas lui. Plus les années passent, plus il le sent, plus il le sait. À 18 ans, il décide d’en finir et de sortir enfin du placard. C’est là qu’il fait son tout dernier shooting à titre de mannequine. Sa transformation durera trois ans.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à l’origine, Krow ne voulait plus faire de défilés. La mode, c’était chose du passé, croyait-il. Or, c’est l’équipe du film (qui sera diffusé sur les ondes d’OUTtv fin 2019) qui l’a suivi à travers toutes les étapes de sa transition qui le lui a suggéré. « Je me suis dit pourquoi pas. Ça pourrait être cool de voir l’industrie du côté masculin. »

Et surprise : autant il était mal dans sa peau et sur les podiums comme femme, autant comme trans, on le voit instantanément en confiance. « Tu rayonnes », lui dit même sa coiffeuse. « Tu as eu l’attitude du premier coup », confirme son photographe.

Bien évidemment, Krow a dû « désapprendre » certaines postures, certains gestes, certains réflexes. « Comment je tiens mes mains, les hanches ressorties, c’est féminin. » Mais il n’a pas ici appris à être un homme, plutôt à « poser » en homme, nuance-t-il.

Et ce faisant, il a instantanément senti un accueil des plus chaleureux de l’industrie. Il faut dire qu’à peine Krow de retour dans le milieu, Louis Vuitton a fait appel à lui, à titre de mannequin « androgyne », dans un défilé féminin. « C’est sûr que j’aurais aimé commencer dans un défilé de mode masculine, mais comme c’était Louis Vuitton… » Ça ne se refuse pas. Comme de fait, depuis, sa carrière est en explosion : Balmain, Alexander McQueen, les marques les plus prestigieuses se l’arrachent.

Un modèle humain

On connaît plusieurs mannequines trans. Mais du côté des hommes, ils sont clairement moins nombreux. Krow serait l’un des premiers. Pourquoi ? « Je pense qu’il y a une grande crainte de la part des trans de ne pas être assez virils et d’être jugés », confie celui dont la fragilité et les traits fins font la marque de commerce.

N’en déplaise au grand patron de Victoria’s Secret, qui a soulevé une petite polémique, l’automne dernier, en tenant des propos dits « anti-trans » pour justifier le manque de diversité de son défilé (propos pour lesquels il s’est ensuite excusé), Krow croit fermement qu’on assiste aujourd’hui à une véritable petite révolution dans l’industrie. Et il n’est pas seul. Le directeur artistique Nicolas Ghesquière, responsable de la collection femme de Louis Vuitton, en est aussi convaincu : « La mode peut entraîner le changement. La montée en flèche de la popularité de Krow est exceptionnelle, et il incarne une lueur d’espoir pour toutes les générations », a-t-il confié au magazine de mode féminine WWD, célébrant le courage unique du jeune homme.

En sortant de son premier défilé à titre de trans, Krow a d’ailleurs spontanément lancé : « Peu importe si vous êtes un homme, une femme ou quelque part entre les deux, osez rêver et réaliser vos rêves. » Un message plein d’espoir et d’humanité.

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