Benoît Poelvoorde

Sa force c’est sa dépression

L’acteur belge sera un personnage de Sempé, dont il a la fragilité cachée derrière ses pitreries

Il a trouvé sa meilleure thérapie : faire rire. Pour Raoul Taburin, de Pierre Godeau, l’adaptation de la bande dessinée de Sempé, qui sortira en avril, l’acteur troque le slip du Grand bain  contre la salopette d’un réparateur de cycles… qui n’a jamais su faire de vélo et le cache bien. À chacun son boulet. Entre ces deux longs-métrages, il a endossé le costume de père de famille dans Deux fils, de Félix Moati (sur les écrans le 13 février). Un rôle que cet angoissé n’a jamais voulu jouer dans la vie : « Je ne sais même pas m’occuper de moi-même », dit-il. Avant d’avouer détester le changement, comme de quitter Namur, la ville où il est né et où habite toujours sa « maman »

Après Le grand bain et Deux fils, on vous verra dans Raoul Taburin, le héros d’un livre de Sempé. Êtes-vous proche de l’esprit du dessinateur ?

Je me retrouve dans ses personnages attachants d’humanité et de solitude, souvent en prise avec des situations anachroniques. Je me rappelle un jour sur le tournage des Randonneurs où nous surplombions une vallée gigantesque et paisible. Brusquement, l’ingénieur du son s’est mis à hurler « Silence ! » Du pur Sempé.

Qu’y a-t-il de vous chez ce Raoul Taburin, réparateur de vélos, mais incapable d’en faire depuis l’enfance ?

J’ai, moi aussi, ce petit secret qui envahit une vie. Mes parents m’ont mis très tôt en internat. Je rentrais chez moi le week-end et j’étais terrorisé à l’idée de partir : l’éducateur qui nous gardait ronflait à tel point que je ne dormais pas de la nuit. Ce que je vous dis là, je ne l’avais jamais raconté, par peur du ridicule. Pourtant, ce trauma me poursuit toujours.

Le fait de ne jamais avoir voulu d’enfants est-il lié à la disparition de votre père, quand vous aviez 12 ans ?

Je ne me suis jamais posé la question de cette façon, et qu’importe d’y répondre. Les enfants, nous avons été deux à choisir de ne pas en faire, nous en avons parlé. Je ne m’en sentais pas capable.

L’absence de référent masculin peut-elle expliquer que votre mère et votre épouse, Jacqueline et Coralie, aient pu jouer un rôle aussi important dans votre vie ?

Pas du tout. J’ai eu des référents masculins et autoritaires, des éducateurs, des prêtres, des chefs. Raison pour laquelle j’incarne très bien les personnages qui donnent des ordres. L’absence du père ne m’a pas porté préjudice affectivement.

Comment définir les liens forts tissés avec votre mère ?

C’est dans une cabine téléphonique qu’elle a appris la mort de son mari, notre père. Nous attendions au-dehors, nous avons vu son visage se décomposer et compris qu’il s’agissait de quelque chose de grave. Nous étions en vacances, nous sommes rentrés à pied à l’hôtel. Elle nous a communiqué la mauvaise nouvelle en chemin et elle a ajouté : « Je vais vous aimer pour deux. » Moi aussi je l’ai aimée pour deux.

Votre mère a-t-elle pu s’inquiéter vous concernant ?

Elle s’inquiète pour nous trois depuis toujours. Chez elle, sous chacune de nos photos, il y a une bougie. Si j’en vois une allumée sous la photo de mon frère ou de ma sœur, je sais qu’il y a un problème. Parfois, la bougie est allumée sous la mienne et je lui dis : « ,Mais maman, pourquoi ? Tu sais que je vais bien. » Elle répond : « J’ai cru sentir le contraire. »

Vous avez donc un frère et une sœur et vous n’en parlez jamais. Pourquoi ?

Pour les protéger. Mon frère est militaire à la retraite, ma sœur est comptable. Il faudrait être sûr qu’ils aient envie qu’on parle d’eux, et je n’en suis pas convaincu. Cela ne doit pas toujours être facile d’être le frère ou la sœur de Benoît Poelvoorde. C’est peut-être un poids que je n’imagine pas.

Pour quelqu’un se croyant moche, le cinéma et tenir dans ses bras de belles actrices ont-ils pu vous rendre plus léger ?

Les films, absolument pas. Les interviews, oui. Je les ai souvent vécues comme une forme de thérapie. Je ne les prépare pas, il faudrait être idiot pour le faire, je parle, je parle, sans penser à ce que je dis, je ne relis pas. Surtout, je réponds à des questions que je ne me suis jamais posées. J’ai également consulté de nombreux psys. Dans les deux cas, il y a le plaisir d’être écouté.

La séduction, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Tout le monde a besoin d’être aimé. Ne pas faire l’école de la séduction quand on est acteur serait incongru. Quoique. Je n’ai jamais connu de vaches maigres, jamais passé de castings, une bonne étoile veille sur moi. Mais je peux me mettre à la place d’autres qui ont dû se présenter, se faire découvrir, se faire aimer. Alors la séduction entre forcément en jeu. Après, on peut en abuser, mais je ne l’ai jamais fait.

L’affaire Weinstein vous avait-elle surpris ?

Le pouvoir des hommes s’exerce depuis la nuit des temps, l’omerta était plus forte que tout. J’ai aimé que la parole se libère. Ce gros porc a ce qu’il mérite. Profiter de sa notoriété pour coucher, c’est de l’abus de pouvoir. Chaque actrice avec laquelle j’ai discuté m’a fait part de doutes concernant ceux qui décident. J’appelle ça « le syndrome du réalisateur », celui qui vous prend la main dans le taxi. C’est terrible pour une actrice parce qu’elle aura toujours cette putain d’interrogation : est-ce qu’il me désire vraiment pour mon talent ?

Vous revendiquez la paresse. Que se passe-t-il quand vous ne faites rien ?

Je lis beaucoup. J’aime la nature, les plantes, je peux discuter avec une brindille. Ma capacité à l’inaction est hors du commun. Je ne m’ennuie jamais. J’ai appris à être seul depuis l’enfance. C’est une grande chance.

Vous avez créé l’Intime Festival, à Namur, où sont données des lectures de livres. Pourquoi intime ?

J’ai trouvé beaucoup de réponses dans les livres. Lire est un rendez-vous avec soi-même, parfois très compliqué. L’idée d’intimité est liée au silence. Pour moi qui parle tout le temps, c’est vraiment intéressant. J’ai tellement livré mon cul que l’intime devient un rempart, un état qui me protège.

Vous avez été nommé trois fois aux César sans succès. Est-ce que cela vous aurait légitimé d’être récompensé ?

Vis-à-vis des autres ? Non. Par rapport à moi-même ? Peut-être. Et encore. À l’époque, je ne manquais pas de confiance. Comme un enfant déjà gâté, nommé pour Podium, j’aurais aimé recevoir ce cadeau, la cerise sur le gâteau. Ça m’a fait de la peine. Mais comme disait Coluche : « Tu ne voudrais pas en plus qu’ils t’aiment ? » La peine s’est évaporée.

À un moment, vous n’avez pas été bien. Vous disiez même : « chimiquement pas bien ». Pour quelles raisons ?

J’ai toujours eu une nature angoissée. L’état dépressif est venu avec l’âge. Je me soigne, je prends des médicaments. Maintenant, quand on picole toute la nuit et qu’on dort très peu, cela n’aide en rien. Comme disait un acteur que je connais bien : « Je ne sais plus si je bois parce que je suis dépressif ou si je suis dépressif parce que je bois. » Il y a quelque chose aussi, mettez ça entre guillemets, d’assez « romantique » à se laisser aller. La souffrance comme un habit d’apparat. Mais il faut avoir la modestie de ne pas se plaindre. Quelqu’un qui ne sait pas où il va dormir le soir ne saura-t-il pas mieux nous expliquer ce qu’est la souffrance ?

Hier, vos peurs étaient semble-t-il liées à la jalousie…

La jalousie ? Vous êtes sûr ? Alors, s’il y a deux défauts que je n’ai pas c’est d’être jaloux ou envieux. Ce qui me procure une liberté infinie parce que, croyez-moi, dans ce métier tout est fait pour entretenir ces deux sentiments. Le travail des autres, quand je le trouve formidable, peut susciter un juron qui signifie que j’aurais aimé le faire, mais également que cela me réjouit. Jaloux, je ne l’ai été qu’une fois dans ma vie, pour une femme.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous fait peur ?

La maladie, la souffrance physique. Le vide. Concernant mon métier, rien. Le cinéma est une promenade. On ne demande pas à un promeneur s’il a peur de son chemin, même si ce chemin borde l’océan furieux. Par contre, quand tu regardes au loin et que tu te demandes si tu peux rejoindre l’infini, là c’est flippant…

La maniaquerie dont vous faites preuve, ce besoin de nettoyage perpétuel, que révèlent-ils de vous ?

Cela dure depuis toujours. En vieillissant, ça ne s’arrange pas. Désormais, je fais même le ménage avant de quitter une chambre d’hôtel. Ça m’apaise de me dire que la place sera nette derrière moi. La propreté, l’ordre représentent une forme de sécurité, une manière de me cacher, aussi. C’est une des choses pour lesquelles j’accepterais encore de me faire soigner.

La sérénité, vous disiez que vous ne passeriez pas Noël avec elle tellement c’est chiant…

C’est plutôt la sérénité qui ne voudrait pas de moi pour les fêtes. Je suis inquiet et intranquille. C’est ma nature, mon fond d’enfance. Tout doit être à sa place, mes médicaments, ma bouteille d’eau. Je pense à tout, sans cesse. J’anticipe. Vierge ascendant Vierge, je tente de tout contrôler. C’est fatigant. Et c’est peut-être la raison pour laquelle je bois parfois, pour qu’on ne devine pas cette intranquillité. Je tente de rire ou de faire rire, c’est comme une accalmie dans ma vie.

Votre rêve est-il vraiment de créer un refuge pour animaux ?

Oui, mais non. Entre ce que l’on rêve de faire en pensant que ce serait un apaisement et le passage au concret, il y a une différence. J’ai envie de ce refuge, je fantasme sur le mythe de saint François d’Assise, l’homme entouré d’animaux, mais je pense en même temps que si j’avais plus de quatre chiens je me chierais dessus. J’en ai deux. Parfois je leur dis : « Je vous aime, mais est-ce que vous m’aimez vraiment ? » J’ai l’impression d’être Blanche-Neige. Mais si j’avais eu ses responsabilités, j’aurais syndiqué les animaux pour qu’ils puissent se rebeller et je me serais barré.

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