Décryptage

Obama, une « belle-mère » pas comme les autres

NEW YORK — Où est passé l’auteur du livre inspirant L’audace d’espérer, le candidat au slogan mobilisateur « Oui, nous le pouvons », le sujet d’une affiche emblématique sur laquelle son visage était accompagné des mots « espoir » et « changement » ?

Les démocrates les plus progressistes se posent la question ces jours-ci, et ont l’impression que la devise du 44e président est devenue « Non, nous ne le pouvons pas ». En entendant ses remontrances et mises en garde récentes, les plus jeunes d’entre eux ont même envie de lui servir l’insulte désormais réservée aux gens de sa génération : « OK, boomer. »

Or, paraît-il, Barack Obama n’est pas mécontent de soulever cette polémique. Depuis son départ de la Maison-Blanche, il a ménagé ses sorties, se contentant de dénoncer les politiques et actions de son successeur les plus néfastes à ses yeux. Mais il a changé de cible depuis un peu plus d’un mois, critiquant son propre camp, à savoir la gauche en général et le Parti démocrate en particulier.

Il serait tentant de comparer ses déclarations à celles que se permettent les politiciens à la retraite, qualifiés de « belles-mères » au Québec, à l’endroit de leurs successeurs. Certains ne manquent pas de le faire, à leur façon. « Merci, Obama, mais ces leçons condescendantes commencent à bien faire », a écrit récemment la commentatrice Arwa Mahdawi dans le quotidien The Guardian.

Mais Barack Obama n’est pas une « belle-mère » comme les autres. Il n’est pas seulement le premier président noir issu d’un parti où l’électorat afro-américain est crucial. Il est aussi la personnalité démocrate la plus populaire, tous groupes démographiques confondus, et le vainqueur de deux élections présidentielles.

Qui peut vraiment se permettre d’ignorer ses propos ?

Trop à gauche ?

« Le monde est en désordre, il y a des ambiguïtés. Les gens qui font des bonnes choses ont des défauts. Les gens que vous combattez aiment leurs enfants, ils partagent certaines choses avec vous. »

À la fin d’octobre, Barack Obama adresse ces paroles à des jeunes à l’occasion d’un sommet organisé par sa fondation à Chicago. Il s’attaque à la « culture de la dénonciation » (call-out culture) qui fait rage sur les réseaux sociaux et dans les campus universitaires. Une culture qui est inspirée à son avis par « cette idée de pureté, de n’être jamais compromis, d’être toujours politiquement “éveillé” [woke] ».

Et d’ajouter : « Vous devriez en revenir rapidement. »

Car la dénonciation sur Twitter ou par mots-clics d’une personnalité donnée pour un mot déplacé ou une pensée controversée ne doit pas être confondue avec le militantisme qui mène au changement, affirme l’ancien organisateur communautaire. Et d’enfoncer le clou : « Si tout ce que vous faites est de lancer des pierres, vous n’irez probablement pas loin. »

OK, boomer ?

Deux semaines plus tard, Barack Obama lance un avertissement aux candidats démocrates à la présidence. Il ne mentionne aucun des prétendants en lice, mais tout le monde comprend qu’il vise Bernie Sanders et Elizabeth Warren. L’un promet une « révolution politique », l’autre propose de « grands changements structurels ».

« Les États-Unis sont encore un pays qui préfère l’amélioration à la révolution », dit Obama lors d’une allocution devant un groupe de donateurs démocrates. « L’Américain moyen ne pense pas que nous devons complètement détruire le système et le refaire », ajoute-t-il en priant les candidats démocrates de ne pas confondre « certains fils Twitter de gauche et l’aile militante du Parti démocrate » avec l’opinion de l’ensemble de l’électorat.

Dès le lendemain, Peter Daou, stratège démocrate, dénonce les propos de l’ancien président en lançant le mot-clic #toofarleft (#tropàgauche) sur Twitter. Eric Holthaus, « éco-socialiste » du Minnesota, est l’un des nombreux internautes qui s’en inspirent. « Je suis #tropàgauche parce que je crois les scientifiques lorsqu’ils disent que nous avons besoin de “changements transformateurs” dans “tous les aspects de la société” », écrit-il.

Pas de candidat préféré

Il semble n’y avoir aucun doute sur l’identité de l’aspirant à la succession de Donald Trump que Barack Obama aime le moins : Bernie Sanders. Si le sénateur indépendant du Vermont avait dominé la course à l’investiture démocrate, l’ancien président se serait peut-être opposé à lui publiquement, selon un de ses proches conseillers, qui s’est confié au journaliste Ryan Lizza, du site Politico, sous le couvert de l’anonymat.

Un autre intime d’Obama a expliqué ainsi à Lizza son raisonnement : « Bernie n’est pas un démocrate. »

Barack Obama ne sentirait pas le même besoin de stopper Elizabeth Warren, qui s’est toujours fait élire sous la bannière démocrate. Mais il est loin d’être au même diapason que la sénatrice du Massachusetts. Du temps où il était encore président, il a confié à son entourage qu’il verrait l’ascension politique de cette critique du sauvetage des banques en 2009 comme une répudiation de ses politiques économiques et de sa propre personne.

Barack Obama semble reprocher à Elizabeth Warren de ne pas partager son réalisme ou son pragmatisme sur les changements que peuvent accepter les Américains, notamment en matière de santé et d’immigration.

Cela étant, Barack Obama ne semble pas plus enchanté par les candidats plus modérés de son parti. Selon les confidences recueillies auprès de ses proches par Ryan Lizza, il est « profondément sceptique » concernant les chances de Pete Buttigieg, jeune maire de South Bend. Il entretient des « doutes » sur « l’attrait » de la sénatrice de Californie Kamala Harris auprès de l’électorat afro-américain. Et il estime que son bon ami Deval Patrick, ex-gouverneur du Massachusetts, est entré « trop tard » dans la course.

Et Joe Biden ? Comme plusieurs membres de son entourage, Barack Obama est surpris de la résilience de son ancien vice-président, qui demeure en tête des sondages nationaux. Mais il n’est pas question de l’aider en l’appuyant publiquement.

Le contraire lui aurait sans doute valu une avalanche de gazouillis de la twittosphère « woke ».

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